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29 avril 2008

« Mondialisation heureuse » et révoltes sociales

Les théoriciens contemporains du capitalisme, appointés grassement par les multinationales, adoubés et vénérés par les média bourgeois, nous vendent depuis plusieurs années le concept de « mondialisation heureuse ». En son temps, la théorie de la « fin de l’histoire » prétendait enterrer purement et simplement l’idée d’alternative au système ; illusion non fondée qui liait perfidement lutte des classes et dictature stalinienne dans l’espoir de discréditer le combat du prolétariat pour l’émancipation. La « mondialisation heureuse » claironnée en ce millénaire naissant est en train de s’effondrer chaque jour un peu plus. Les promesses grandiloquentes de développement mondial et de paix universelle des « Objectifs du millénaire », pourtant dérisoires dans leurs ambitions réelles, ont été toutes démenties par les faits. Les « émeutes de la faim » dont parlent aujourd’hui les journalistes ne sont que le dernier – et terrible – avatar de la réalité du monde capitaliste : un monde d’exploitation et de misère, de violence sociale et de guerre qui condamne des millions de travailleurs à la pauvreté au Nord et à la lutte quotidienne pour la simple survie au Sud.


Cynisme et larmes

Chaque jour depuis deux semaines, les média occidentaux bien-pensants consacrent une larme émue entre deux spots publicitaires à ce que les fabricants d’opinion nomment par référence aux jacqueries paysannes les « révoltes de la faim » ou les « révoltes contre la vie chère », dénaturant en la simplifiant la colère complexe des peuples contre les effets meurtriers de la mondialisation capitaliste. Comme pour chaque tragédie, les images et les reportages destinés à vendre du sensationnel à bon marché se succèdent en boucle, remplaçant la compréhension des mécanismes et des enjeux par l’apitoiement et l’émotion. Surfant sur la saine et légitime révolte que les populations ressentent face à la détresse qui s’étale à l’écran, les journalistes posent des questions balisées qui évitent soigneusement de questionner l’impérialisme, et se demandent : « que faire face à l’urgence ? », « dans un contexte de poussée inflationniste et de crise sociale, comment répondre à l’insuffisance alimentaire ? ». Comme si l’on découvrait aujourd’hui que des gens crèvent de faim !

« Spécialistes » divers et politiciens concourent dans la dénonciation de l’inacceptable, et tous ces boy-scouts des beaux salons versent leurs larmes de crocodile sur le sort des populations confrontées à l’explosion du prix des denrées de première nécessité et des produits pétroliers. Mais après être revenus sur les causes de ces hausses de prix (consommation qui progresse sur les marchés chinois et indien, choix des cultures spéculatives au détriment de l’agriculture vivrière, mauvaises récoltes 2007 dans certains pays, envolée des prix des hydrocarbures, etc.) tous ces fiers prophètes zélateurs habituels de la globalisation passent leur tour lorsqu’il s’agit d’avancer des explications sur la responsabilité du système économique dans l’organisation des échanges, et sont muets sur les solutions. Seuls les plus hardis des libéraux affirment que ce sont les « contraintes » existantes qui causent les dysfonctionnements, et profitent de l’aubaine pour plaider l’ouverture encore accrue des marchés, en mettant en garde contre toute tentation de régulation des prix ou des marchés. Leur cynisme est total et se résume ainsi : envoyons de l’aide alimentaire pour calmer la souffrance et prévenir les risques de débordements sociaux et de remise en cause du système, puis accélérons la mise en œuvre du libre-échange.


Un ras-le-bol global

Dans une trentaine de pays du Sud, et majoritairement en Afrique, continent le plus écrasé par l’exploitation, des gens sortent de leur silence résigné et se soulèvent pour réclamer le droit élémentaire à vivre debout. Les revendications portent naturellement sur la dénonciation des hausses de prix qui menacent des millions de personnes de famine ou de mort ; mais ces mouvements de plus en plus durs portent des revendications plus larges, qui concentrent dans une même colère toutes les humiliations et toutes les détresses que le système génère. De partout, le même ras-le-bol éclate contre une division économique du monde qui ne laisse aucune perspective aux travailleurs africains, si ce n’est celle de tenter de survivre en silence pendant que les élites « démocratiques » ou « dictatoriales » de leurs pays pillent directement les richesses et s’enrichissent impunément en jouant les intermédiaires pour les capitalistes du Nord. La compréhension des enjeux et des forces en présence est souvent plus aiguë au Sud, car les peuples ont une conscience écrite dans leurs chairs de ce que fut la colonisation et de ce qu’est le néo-colonialisme et ses mécanismes ; les grèves de 2006 et 2007 en Guinée en sont un témoignage, tout comme la protection par l’ONU du palais national de René Duval en Haïti début avril 2008 en est une illustration.

Les discours mielleux des institutions internationales et des bailleurs de fonds sur la nécessité de contribuer au développement des pays africains par le co-développement ne sauraient faire oublier la réalité des rapports Nord-Sud : fermeture des frontières de l’Europe ; durcissement des conditions d’entrée, de séjour et d’asile ; réduction de l’aide publique au développement ; conditions imposées pour avoir droit à cette aide ; poids de la dette ; présence des capitalistes du Nord qui accaparent les ressources naturelles et qui transforment d’immenses parcelles de territoire en zones à touristes ; soutien direct ou masqué des Etats du Nord et des entreprises multinationales aux pouvoirs locaux qui répriment leurs populations et permettent le pillage... Si ces aspects ne sont pas toujours formulés explicitement dans les mobilisations en cours, ils transparaissent nettement dans le discours des manifestants ; le refus du système est radical et global, et cette étincelle a mis le feu aux poudres.


La réponse des pouvoirs

Dans la plupart des pays, les autorités locales ont opposé les lacrymogènes, les matraques et le tir à balles réelles aux manifestants, multipliant les arrestations et causant de nombreux morts et blessés. Face à une hausse des prix allant de 30% à 300%, les ministres africains de l’économie et des finances ont affirmé à Addis Abeba que « [l]e principal sujet est la capacité de l’Afrique à se nourrir elle-même » ; ils ont aussi regretté que la croissance économique du continent ne se traduise pas sur le terrain par du développement social…Les ministres ont appelé à « entamer une réforme agraire pour que les pays produisent des biens alimentaires et non d’exportation comme c’est le cas aujourd’hui ». Ils ont également mis en garde contre une augmentation de la demande intérieure en pétrole et appelé à « rechercher des sources d’énergie alternatives ». Pour notre part, nous ne sommes aucunement étonnés que la croissance dans une économie capitaliste ne se traduise ni par la redistribution des richesses ni par un progrès social, mais par la privatisation des profits et par l’arrêt du soutien aux secteurs jugés non rentables par les investisseurs tels que l’agriculture de subsistance, au détriment des besoins des populations. Ce ne sont pas les paysans du Sud qui ont décidé de ne pas produire assez de nourriture dans les années 1980, ni de recourir à des espèces importées plutôt qu’aux semences locales ! Il s’agit là de la conséquence d’une logique libérale qui, d’une part, a poussé les Etats africains à cesser de subventionner les productions nationales et de contrôler les tarifs dans le cadre des plans d’ajustement structurel (PAS) et des accords du GATT/OMC ; et qui, d’autre part, a renforcé la concurrence des multinationales subventionnées de l’agroalimentaire avec les producteurs locaux incapables de rivaliser avec des produits importés dont le prix est inférieur aux coûts de production, et enfin qui a favorisé la transformation de l’agriculture de subsistance en activité d’exportation à plus haute valeur ajoutée.

Dans les pays confrontés aux révoltes sociales, les gouvernements tentent de parer au plus pressé et prennent des mesures exceptionnelles qui s’apparentent à des filets de sécurité pour le régime : l’Egypte a ainsi interdit en mars les exportations de riz pour six mois, la Libye a été contrainte de relever les salaires pour la première fois depuis trente ans, la Mauritanie organise la distribution gratuite pendant six mois dans les zones désertiques de céréales pour les populations et les troupeaux… Quant à la Sierre Leone – qui subit parmi les hausses les plus fortes – elle a décidé de renforcer sa production agricole pour interdire toute importation en 2009. Plus généralement, tous les gouvernements cherchent à diminuer le prix des denrées en baissant la TVA et en limitant les taxes sur les importations de manière provisoire. Mais ces mesures ne répondent en rien à une crise systémique et ne permettent que de gagner du temps et de faire cesser les mouvements. C’est ce qu’a compris Abdoulaye Wade, le Président libéral du Sénégal, qui a appelé à son secours les leaders du Parti africain pour la démocratie et le socialisme (PADS) contre des postes de ministres. Les responsables du PADS avaient déjà liquidé l’héritage marxiste de la gauche radicale sénégalaise en participant de 2000 à 2007 à un gouvernement bourgeois, et servent de nouveau de béquille active au régime en condamnant des grèves « politiques » « sans fondement ». Il est probable que dans un avenir proche, de nombreux dirigeants africains fassent appel à « l’union nationale » et proposent des remaniements ministériels de façade pour briser les luttes.


Palliatifs humanitaires

L’ONU estime que 73 millions de personnes sont en danger immédiat, et exige une rallonge de 500 millions de dollars pour le Programme alimentaire mondial (PAM), et l’amélioration de « l’efficacité des marchés ». Fidèle à son rôle, cette institution va maintenant endosser les habits chatoyants de la solidarité internationale, en soutenant parallèlement les fondements du système inégalitaire. Elle offre ainsi une énième sortie de crise humanitaire aux capitalistes, qui enverront quelques dollars et les surplus agricoles subventionnés en échange de promesses de marchés futurs. S’appuyant sur une aspiration des peuples à la régulation et à la solidarité, sur les ONG et sur les bonnes volontés qui se battent pour la culture et la préservation du patrimoine (pris au sens le plus général), cette institution internationale sert de vitrine et de bonne conscience à la mondialisation.

L’Union européenne, par la voix de Louis Michel, commissaire européen au développement, dénonce un risque d’un « tsunami économique et humanitaire » et craint un « choc alimentaire mondial ». On décrypte sans peine les préoccupations de l’Europe des patrons, dont l’intérêt pour le sort des peuples est accessoire. Ce qui inquiète Louis Michel n’est naturellement pas la famine qui menace les populations, car son travail consiste justement à organiser le pillage du Sud et à accroître les profits des capitalistes. Ce qui le gêne, c’est le risque d’une remise en cause du « modèle » existant de « coopération » qui évolue vers le troc d’aides économiques et techniques à des projets contre le contrôle des marchés et le transfert aux pays du Sud des tâches de police et de lutte contre l’immigration non « choisie ». La peur profonde des élites européennes, c’est la mise à nu et la dénonciation des modes d’exploitation de l’Afrique, ainsi que la peur d’une nouvelle vague d’immigrants.


Manque de perspectives

Les limites des mouvements en cours, c’est leur manque de coordination et l’absence de tout débouché politique. Si dans des pays comme le Sénégal ou le Burkina Faso par exemple, les mouvements sont à l’initiative de syndicats, les conflits spontanés sont nombreux. Mais dans tous les cas, l’absence d’organisations politiques anticapitalistes et socialistes structurées et implantées demeure un frein essentiel à l’émergence de revendications unifiantes immédiates et de revendications transitoires mettant en cause le pouvoir. C’est l’absence de perspective politique qui permet aux pouvoirs et aux institutions bourgeoises de diviser les travailleurs, et de gagner la paix sociale contre quelques mesurettes qui ne s’attaquent pas à l’organisation de la production et ne remettent pas en cause l’exploitation et le clientélisme.

Pourtant, comme en Amérique latine, il est urgent que les éléments les plus conscientisés des luttes sociales et politiques posent publiquement la nécessité de la reconstruction d’un mouvement ouvrier et paysan anticapitaliste et anti-impérialiste en Afrique, afin de remettre sur le devant de la scène le combat contre la domination politique néo-coloniale et la lutte pour un socialisme du XXIe siècle. Les luttes actuelles pourraient constituer une occasion pour que les contacts noués lors des Forums sociaux soient renforcés.


Que faire ?

Pour la bourgeoisie, il est commode de pleurer de temps à autres sur les gens qui meurent de faim, et de réunir des fonds pour prouver leur bonté… Le mouvement ouvrier internationaliste n’a pour sa part que deux armes dans de telles situations : l’arme de la critique et la solidarité prolétarienne. Notre devoir est de révéler la nature du système, et de rappeler que les pénuries et les crises sont constitutives d’un ordre établi qui privilégie la rentabilité du capital au détriment des besoins sociaux élémentaires des populations. Ce qui se passe aujourd’hui n’est que la partie visible des crimes de la mondialisation capitaliste, mise en évidence par la lutte des peuples et leur révolte. Notre responsabilité de militant/e/s révolutionnaires est de combattre l’impérialisme dans nos pays, et de mobiliser les travailleurs en faveur de la solidarité internationale, ce qui commence au Nord par des campagnes pour l’annulation de la dette des pays du Sud et pour la mise à bas de la Françafrique par exemple. Cela passe aussi par le soutien actif aux luttes des travailleurs sans papiers qui se battent contre l’exploitation des patrons et contre les politiques sécuritaires et racistes des Etats et de l’Europe bourgeoise.

Enfin, si nous soutenons naturellement les luttes actuelles sans réserve, nous avons un devoir plus permanent : œuvrer à l’émergence et au rapprochement des mouvements anti-capitalistes pour faire converger et unifier toutes les luttes dans une perspective d’émancipation sociale collective.

Slimane

2 février 2006

FSM de Bamako


Contre la dette
Roseline Peluchon, animatrice du Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde, (CADTM) tire le bilan du Forum social mondial de Bamako au cours duquel la dette et plusieurs institutions internationales ont été mises en accusation.

Le Forum social mondial de Bamako s’est achevé le 24 janvier et a regroupé environ 20 000 participants, venant principalement d’Afrique francophone. Les Maliens étaient bien entendu les plus nombreux, grâce au travail considérable du CAD Mali (Coalition des alternatives dette et développement). Citons notamment les 2 000 paysans venus du nord du pays, les jeunes militants très motivés réunis dans le « camp de jeunesse Thomas Sankara », les associations de femmes, ainsi que 49 parlementaires maliens venus rechercher le dialogue avec leurs concitoyens. Il est naturellement impossible de recenser toutes les associations qui avaient fait le déplacement.
Les débats furent de haute qualité, chacun apportant sa réflexion, son expérience ou ses interrogations. Les citoyens africains, qui subissent au quotidien les ravages de la mondialisation néolibérale, ont témoigné de manière très émouvante. Beaucoup de ces témoignages ont directement mis en accusation la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, dont la presse africaine relaie souvent les intrusions dans l’économie du pays. Il faut dire aussi que cela arrange les potentats locaux qui, ainsi, se défaussent de leurs propres responsabilités. Voilà pourquoi un sujet a dominé nettement tous les débats, revenant de façon transversale dans tous les ateliers : la dette, outil de domination très subtil des différents créanciers sur les peuples du Sud. En accusation centrale, figurent les mesures imposées aux États endettés par les institutions financières internationales, dont l’objectif est le paiement de la dette et l’imposition au forceps de leur credo néolibéral, au mépris de la satisfaction des besoins élémentaires des populations. La privatisation des Chemins de fer du Mali a par exemple entraîné la fermeture de 26 gares sur 36, détruisant les petits marchés locaux aux alentours. En mars 2005, au Niger, la hausse brutale de la TVA sur les produits de première nécessité (farine, huiles, sucre, riz) a provoqué des mobilisations sociales très fortes jusqu’au recul du gouvernement. Le désengagement de l’Etat dans les services publics rend inaccessibles les soins de santé et la scolarisation des enfants pour une majorité de la population. Les exemples abondent sur les dégâts provoqués par ces prétendues mesures de « lutte contre la pauvreté ». Comment ne pas approuver l’indignation de ce participant : « Faut-il donc qu’ils créent de la pauvreté pour, ensuite, dire qu’ils luttent contre la pauvreté ? »
Malgré quelques « ratés » d’organisation et « l’éclatement » du forum en plusieurs sites de la ville, malgré surtout la faible participation des habitants de Bamako (le maintien d’une entrée payante, même minime, rend impossible la participation d’une population dont le principal souci est de trouver l’argent nécessaire pour sa survie), ce FSM a été un réel lieu de mise en commun des résistances, de mise en place de réseaux, de partage d’expériences d’éducation populaire, d’échanges de connaissances.
De nombreux réseaux de luttes contre le système néolibéral sont déjà à l’œuvre en Afrique et ont pu se renforcer durant ce forum : CAD Mali, déjà cité, associations de migrants, syndicats, associations de paysans menacés par les privatisations de terres et les OGM, associations de lutte pour les droits de l’Homme, etc. La privatisation de la Compagnie malienne de développement des textiles, qui reste la colonne vertébrale de l’économie du pays, a été pour le moment repoussée sous la pression des producteurs de coton, mais la Banque mondiale exerce d’énormes pressions pour l’imposer dès 2008. Des audits citoyens de la dette se mettent en place. Des combats aboutissent, les résistances se mutualisent. Pour le peuple africain qui cherche à se mettre debout, le FSM de Bamako aura été une étape essentielle et exemplaire.
Roseline Péluchon
• Site du CADTM : http://www.cadtm.org

Rouge 2006-02-02

17 juillet 2000

Dette - G7: bas les masques

Voici plus d'un an, en juin 1999 à Cologne, la coalition plurielle Jubilé 2000 remettait 17 millions de signatures aux dirigeants du G7 afin de les amener à annuler la dette de 50 pays du tiers monde. Ces derniers s'engagèrent à annuler rapidement jusqu'à 90% de la dette de 41 pays pauvres très endettés (PPTE). Eric Toussaint, président du Comité pour l'annulation de la dette du tiers monde, tire le bilan des promesses.
Dans les enceintes internationales, en juin 1999 à Cologne, les effets d'annonce se succédèrent. Devant l'assemblée du FMI et de la Banque mondiale, Michel Camdessus lut la lettre des deux jeunes Guinéens morts dans le train d'atterrissage d'un avion de la Sabena, et déclara que leur appel avait été entendu grâce à l'initiative de Cologne. En septembre 1999, le président Bill Clinton annonça 100% d'annulation de la dette des pays pauvres à l'égard de son pays. Il fut suivi par Gordon Brown, chancelier de l'Echiquier en Grande-Bretagne, par Jacques Chirac, etc.
A l'époque, le Comité pour l'annulation de la dette du tiers monde (CADTM) joua les Cassandre en dénonçant cette initiative comme une vaste supercherie et en appelant à la mise en oeuvre de solutions véritables.
Un an après Cologne
Sur les 100 milliards de dollars annoncés, à peine 2,5 milliards ont été effectivement réunis. Cela représente environ 1,2% de la dette des 41 pays pauvres très endettés (PPTE), dette qui a poursuivi depuis son ascension. On est bien loin des 90, voire 100% d'annulation annoncés! Au-delà d'une discussion sur l'ampleur exacte de l'effort accompli, tous s'accordent aujourd'hui à reconnaître que très peu a été fait.
Le Congrès américain a alloué aux réductions de dettes 63 millions de dollars en l'an 2000, 69 millions en 2001, soit un quart de millième du budget annuel de la défense des Etats-Unis, qui s'élève à quelque 280 milliards de dollars. Par ailleurs, on prévoit un excédent budgétaire de 100 milliards de dollars pour les dix années à venir. On devine que l'intention du Capitole et du Pentagone est d'en utiliser une partie pour le projet militaire de bouclier antimissiles plutôt que pour l'annulation de la dette du tiers monde.
Selon nos calculs, aucun pays créancier du Nord ne fera un effort supérieur à 1% de ses dépenses militaires. C'est ainsi que le gouvernement belge a prévu d'allouer une somme de 800 millions de francs belges (environ 20 millions d'euros) à l'effort d'allégement de la dette du tiers monde. Au rythme de 800 millions de francs belges par an, il faudra 100 ans pour annuler les 92 milliards de francs belges que les PPTE doivent à la Belgique. Il est également utile de préciser que les sommes affectées par les Etats industrialisés à l'allégement de la dette sont utilisées pour indemniser des entreprises privées allemandes, françaises, belges, qui ont participé à la réalisation d'éléphants blancs (1) dans les pays aujourd'hui écrasés sous le fardeau de la dette (notamment des installations inadaptées aux besoins locaux, tel le barrage d'Inga sur le bas Congo ou la sidérurgie Klöckner au Cameroun). Eléphants blancs achetés par des régimes qui ont reçu de la part de ces entreprises des commissions afin d'accepter prêts et projets "clé sur porte". D'énormes contrats étaient en jeu, et les entreprises en question bénéficiaient de la complicité des gouvernements occidentaux qui voulaient maintenir des liens étroits avec leurs anciennes colonies (France, Grande-Bretagne, Belgique, Allemagne, Espagne, Portugal) ou conquérir de nouveaux marchés en s'assurant d'alliés stratégiques (Etats-Unis).
Tout aussi grave: certaines sommes affectées à l'indemnisation des créanciers privés sont à charge des budgets de la coopération au développement. Bref, les sommes annoncées par les gouvernements du Nord sont à charge de la collectivité et bénéficient pour partie à des entreprises privées qui, pourtant, sont largement responsables du désastre des pays du tiers monde. On peut se demander légitimement pourquoi il est nécessaire d'indemniser des créanciers privés qui ont déjà largement tiré profit de contrats juteux avec les pays endettés ainsi que de subsides publics de la part des gouvernements du Nord.
Par ailleurs, la France et le Japon, qui prétendent annuler les dettes des PPTE à leur égard, mentent de manière honteuse. En réalité, ils exigent le remboursement de la dette. Après avoir perçu le remboursement, la France et le Japon feront don des sommes perçues. Parler d'annulation est un abus de langage. Le Japon exige explicitement que l'argent rendu aux pays du Sud soit utilisé par ceux-ci pour acheter des marchandises et des services fournis par des entreprises japonaises. Bref, la dette est bel et bien remboursée et l'argent prétendument offert rentre dans les coffres des entreprises du pays "donateur".
C'est sous cet angle qu'il faut considérer l'annonce, faite à Okinawa le 23 juillet 2000, d'un "effort" de 15 milliards de la part du Japon afin de soutenir le développement d'Internet dans les pays du tiers monde. Il s'agit une fois de plus d'une aide liée qui vise à amener les pays bénéficiaires à acheter du matériel informatique japonais. La France est plus discrète à ce propos car, depuis de nombreuses années, d'importants mouvements progressistes critiquent de manière acerbe l'"aide liée". Rappelons cependant que le président Jacques Chirac propose depuis plusieurs années aux PPTE de bénéficier d'annulations de dette à condition de privatiser leurs entreprises au profit de multinationales françaises. Bouygues, Vivendi et autres grandes multinationales françaises ont acheté à des prix bradés des secteurs économiques entiers dans les anciennes colonies françaises d'Afrique grâce à cette politique.
Directives néolibérales
Enfin, n'oublions pas que toutes ces initiatives d'allégement de dette sont liées à l'imposition par les pays créanciers de politiques d'ajustement structurel qui, même si elles sont rebaptisées "Cadre stratégique de lutte contre la pauvreté", impliquent à la fois la poursuite de l'ouverture forcée des pays concernés aux productions du Nord, l'extension d'une politique fiscale qui fait peser le poids des impôts sur les pauvres. Ces politiques impliquent aussi la privatisation généralisée des services de distribution d'eau et d'énergie, le maintien d'une politique du tout à l'exportation au détriment de la sécurité alimentaire (abandon des cultures vivrières au profit des cultures d'exportation) et aux dépens de la préservation des ressources naturelles (déforestation et exploitation extrême des ressources en matières premières et en combustible), la privatisation des terres communales, la réduction des salaires faméliques de la fonction publique, bref l'application du modèle néolibéral pur et dur, saupoudrée d'un peu de subventions ciblées vers les pauvres "absolus".
En conclusion, les initiatives actuelles sont soit totalement insuffisantes, soit inacceptables purement et simplement.
Pour mettre en pratique de véritables solutions, il faut lever le voile sur la réalité de l'endettement du tiers monde: celui-ci est un mécanisme de transfert de richesses du Sud vers le Nord. Selon les chiffres les plus récents fournis par la Banque mondiale, les 41 PPTE ont transféré en 1998 vers les créanciers du Nord 1680 millions de dollars de plus que ce qu'ils ont reçu. C'est colossal. Les PPTE enrichissent les pays les plus riches: telle est la réalité.
Si nous élargissons le champ à l'ensemble des pays en développement, le scandale prend des proportions inouïes. En 1999, ces pays ont réalisé un transfert net de 114,6 milliards de dollars au profit des créanciers du Nord! C'est au moins l'équivalent du plan Marshall, transféré en un an seulement.
Une autre indication: l'ensemble des pays en développement a remboursé (en principal et en intérêts) 350 milliards de dollars en 1999, soit sept fois plus que l'ensemble de l'aide publique au développement qui s'est élevée cette année-là à 50 milliards de dollars!
Quelles solutions?
Il faut partir de la satisfaction des besoins humains fondamentaux garantis par la Déclaration universelle des droits de l'Homme. Plutôt que de pérorer sur les possibilités offertes aux pays du Sud par l'accès aux marchés financiers et sur les bénéfices supposés de la mondialisation, ayons en tête que l'Afrique subsaharienne rembourse chaque année près de 15 milliards de dollars, soit quatre fois plus que ce qu'elle dépense pour la santé et l'éducation. Or, selon le Programme des Nations unies pour le développement, avec 40 milliards de dollars par an en dix ans, on pourrait à la fois rendre universel l'accès à l'éducation primaire; garantir à l'échelle de la planète l'accès à l'eau potable à ceux qui en sont privés; fournir des soins de santé aux 2000 millions qui n'y ont pas accès; assurer une alimentation suffisante aux 2000 millions d'anémiés.
Si l'on veut un véritable développement humain, un développement durable et socialement juste, plusieurs mesures urgentes s'imposent.
- Annuler la dette extérieure publique du tiers monde (celui-ci a remboursé plus de quatre fois ce qu'il devait en 1982 quand la crise de la dette a éclaté). Cette dette publique extérieure s'élève à environ 1600 milliards de dollars, soit moins de 5% de la dette mondiale qui s'élève à près de 40000 milliards de dollars. Annuler la dette du tiers monde, c'est exiger des différents créanciers réunis qu'ils effacent dans leur compte 5% de leurs actifs. Ce n'est pas trop.
- Mener à bien des poursuites judiciaires pour mettre fin à l'impunité de ceux qui se sont enrichis illicitement aux dépens de leur peuple, ainsi que de ceux qui, au Nord, ont été leurs complices. Il faut exproprier ces biens mal acquis et les rétrocéder aux populations spoliées via un fonds de développement local contrôlé démocratiquement.
- Abandonner les politiques d'ajustement structurel si funestes pour les populations du tiers monde.
- Appliquer une taxe de type Tobin et affecter la majeure partie des recettes à des projets de développement socialement juste et écologiquement durable.
- Réaliser les engagements pris par les Etats au sein des Nations unies en portant l'aide publique au développement à 0,7% du produit intérieur brut des pays industrialisés (elle ne s'élève aujourd'hui qu'à 0,24% pour l'ensemble de l'OCDE). L'APD devrait être entièrement versée sous forme de don (alors qu'aujourd'hui une partie de celle-ci est octroyée sous forme de prêts...).
- Arrêter la déréglementation des échanges commerciaux car elle affecte directement les populations du tiers monde.
Ces propositions sont certes insuffisantes pour remédier à l'ensemble des injustices qui régissent les relations entre le Nord et le Sud; elles n'en sont pas moins nécessaires si l'on veut donner une chance réelle au développement humain et à la justice.
Eric Toussaint
1. Expression qui désigne des projets colossaux et fantoches permettant des détournements d'argent au profit des classes dirigeantes.
- A lire : Eric Toussaint, "La Bourse ou la vie. La finance contre les peuples", Syllepse, Paris, 422 p.