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12 mars 2008

Quand les luttes ouvrières d'Egypte défient Moubarak et ses alliés.*

Les revendications salariales, les protestations contre la vie chère rythment le climat social en Egypte. Depuis quelques années et surtout ces derniers mois, on assiste à une multiplication de grèves et manifestations des personnels hospitaliers, de l'éducation, de pêcheurs, paysans, et cheminots...Il faut dire que la collaboration du dictateur avec les Etats-Unis et Israël n'arrangent pas la stabilité du régime de Hosni Moubarak : il vend du gaz à bas prix à Israël alors que Gaza est en état de siège, et n'hésite pas à faire intervenir l'armée pour empêcher les ghazaouis de subvenir à des besoins vitaux. Cette attitude maladroite d'un dirigeant arabe, a fortiori d'un pays qui partage ses frontières avec la Palestine, est scandaleuse pour les égyptiens. A cela s'ajoute la probable désignation de son fils à la tête du pays, inaugurant alors une « une démocratie dynastique ».


C'est dans ce contexte de tensions sociales et geopolitique que les salariés de l'usine textile de Ghaz-al-mahalla al kubra entamèrent un vaste mouvement de protestation. Il intervient la veille de la convention chargée de fixer les salaires pour le pays. L'objectif est de faire pression pour augementer le salaire minimum à 175 euros, alors gelé à 5 euros depuis 1984 ! La manifestation du 19 février qui débuta dans l'usine fut ensuite rejointe par 10 000 habitants de la ville. La population brandissait du pain et scandait des slogans tels que : « On a marre de manger des fèves alors que les riches se gavent de poulet et de pigeons! », voire « A bas Hosni Moubarak ! Ton régime c'est de la merde ! ». La manifestation a du être organisée en secret par des syndicalistes et militants de gauche pour éviter qu'elle soit avortée par les services de police. Mais grâce à la masse de travailleurs impliqués et la population, l'intervention de la police a été impossible. Trop de monde pour embourber les patrons et Moubarak dans un nouveau scandale à deux mois des municipales.


Un pas intéressant à été franchi depuis la victoire de la grève de septembre 2007. En effet, cette lutte était motivée d'abord par des revendications locales, pour exiger une hausse des salaires et des primes alors que les bénéfices de la société ne faisaient qu'augementer. C'est par l'aboutissement positif de cette grève et la solidarité des travailleurs, entre autres, de Kafr Al-Dawar que les exigences prirent un tour plus global. Mahalla est également la plus grande usine textile du Moyen-Orient, soit 27 000 pers, et la plus mobilisée. Pour ces raisons, elle constitue un levier important contre le régime dictatorial de Moubarak. Sa politque pro-us, et la dernier massacre de Gaza par Israël en même temps que la visite de Condolezza Rice en Egypte déclencha des manifestations dans tout le pays. A Mahalla, 2000 salariés ont réussi à manifester, mais ils ont vite été encerclés par la police qui empêcha tout contact avec les habitants. 15 journalistes et militants ont été embarqués. Le dispositif répressif employé contre les mouvements sociaux et partis d'opposition est imposant. On ne peut pas taire les arrestations, tortures et le harcèlement de militants et cadres politiques.


La population en a assez de l'armée ! Assez de l'autoritarisme ! Assez de l'exploitation ! Kifaya ! Comme on dit en Arabe. Tel est le nom du jeune mouvement égyptien pour le changement, issu d'un rassemblement de forces de gauches, radicalement anti-moubarak et anti-impérialiste. Ce groupe politique, interdit en tant que parti, est un outil capable de continuer à initier, et faire converger les luttes quotidiennes du peuple égyptien. Parce qu'une autre Egypte, un autre Moyen-Orient est possible.


Sellouma


*Ce texte est basé sur un article paru dans le Socialist Worker du camarade Hossam el-Hamalawy, journaliste basé en Egypte. Je tiens particulièrement à le remercier pour les précieuses informations de Son Blog.

2 avril 2007

Coup d’État constitutionnel

Le président égyptien, Hosni Moubarak, au pouvoir depuis 26 ans, a fait adopter par référendum 34 amendements à la Constitution. Ces amendements sont qualifiés par Amnesty International comme étant « la plus grave érosion des droits humains depuis 27 ans » autrement dit depuis l’instauration de l’état d’urgence suite à l’assassinat de Sadate.

Leur premier objectif est de rendre impossible l’élection de députés appartenant aux Frères musulmans, organisation interdite, dont l’existence est tolérée, qui avaient obtenu, lors des dernières élections législatives, un cinquième des députés. Ensuite, ces amendements remettent en cause des droits démocratiques élémentaires, permettant notamment de contrôler sans limites les communications privées et la possibilité, pour le président, de faire traduire devant des tribunaux militaires toute personne soupçonnée d’infractions liées au terrorisme, sans passer par les tribunaux ordinaires. À cela, s’ajoutent le droit discrétionnaire du président de dissoudre l’Assemblée nationale et la limitation du pouvoir des juges de contrôler les opérations électorales au profit d’une commission électorale qui lui sera tout acquise.

Face à ces mesures qui constitutionnalisent l’état d’urgence et qui préparent la succession de Moubarak au profit de son fils, tous les partis d’opposition, toutes les organisations et ONG démocratiques ont appelé au boycott avec un succès fantastique puisque, d’après les organismes indépendants de contrôle des opérations de vote, seuls 5 % des Égyptiens ont voté (27 % selon le gouvernement). Ce qui constitue un camouflet majeur pour le régime.

20 mai 2006

ÉGYPTE - Les juges dérogent à la règle

Depuis plusieurs semaines, l’Égypte connaît une vague d’opposition au pouvoir dictatorial d’Hosni Moubarak. Les juges, dont certains sont réprimés pour avoir dénoncé la fraude électorale, sont l’épicentre du mouvement.

S’exprimant dans la presse, le réalisateur égyptien Youssef Chahine disait « sentir pour la première fois qu’il y avait une réelle possibilité de renverser le pouvoir du président Moubarak, ce qui permettrait enfin de sortir l’Égypte des heures les plus noires de son histoire, qu’elle a vécues ces 25 dernières années ». Il ajoutait : « Le fait que les juges soient dans la rue signifie que le pouvoir a perdu toute crédibilité et que le compte à rebours a, de fait, commencé. Mon rêve est de terminer mon dernier film, pour le présenter après l’avènement d’un nouveau pouvoir. »
Cette déclaration résume bien le sentiment de nombre d’acteurs et d’observateurs de la scène égyptienne, qui décrivent une ambiance de fin de règne. La révolte en bloc des juges contre le pouvoir conforte cette analyse. La fronde des magistrats, loin de faiblir face à la répression sauvage du pouvoir, s’enracine.
Le bras de fer avec le gouvernement de Hosni Moubarak, entamé depuis plus d’un an à la suite de la dénonciation par les juges d’un processus électoral frauduleux et leur revendication de l’indépendance de la justice, s’est durci ces derniers mois, après le passage de deux vice-présidents de la Cour de cassation en commission disciplinaire (lire Rouge n°2157), accusés de porter atteinte à la réputation de leurs collègues en les accusant d’avoir participé à la fraude électorale.
Jeudi 11 mai, date à laquelle les deux juges comparaissaient, le pouvoir a, de nouveau, provoqué une escalade de la violence, en déployant des dizaines de milliers de policiers dans le centre-ville. Près de 273 personnes ont été arrêtées ce jour-là : la plupart étaient des manifestants de divers courants politiques, mais il y avait aussi de simples passants. Les journalistes ont vite compris qu’ils étaient indésirables et une femme journaliste s’est fait agresser, déshabiller et molester.
Cette violence sauvage, orchestrée par le ministère de l’Intérieur et exécutée par des hommes de main, les baltageyyas, et les « équipes karaté » dépendant des corps de CRS, n’a cependant pas empêché plusieurs manifestations de se tenir dans le centre-ville, rassemblant des cortèges de plusieurs villes différentes. Cette répression a même provoqué un mouvement d’indignation dans toute la société - plus un journaliste, plus un intellectuel, plus un artiste ne prend pas position contre « la corruption et la folie du gouvernement égyptien » .
Youssef Chahine, s’adressait ainsi aux parents et familles de détenus, les invitant à ne pas « se soumettre aux menaces de la Sûreté, à résister à la sauvagerie du pouvoir et à continuer à soutenir les juges en descendant dans la rue ». Plus important encore, certains secteurs se sont mis en grève, les premiers étant les avocats du nord du Sinaï. Les juges eux-mêmes menaçaient de lancer une grève générale dans les tribunaux, au cas où, jeudi 18 mai, le pouvoir déploierait à nouveau une armada policière à l’occasion du passage reporté des deux juges en commission disciplinaire.
Le Club des juges maintient également son appel à manifester le 25 mai 2006, date anniversaire du 25 mai 2005, où les manifestations organisées par l’opposition appelant au boycott du référendum avaient été sauvagement attaquées, le gouvernement s’étant attaqué exclusivement aux femmes, manifestantes ou journalistes. À cette occasion, des dizaines de rassemblements de solidarité avec les juges et pour la libération de tous les détenus auront lieu devant les ambassades égyptiennes de par le monde.
Du Caire, Leyla Badawi
• À Paris, le rassemblement a lieu le mercredi 24 mai à 14h devant l’ambassade d’Egypte (56 avenue d’Iéna), à l’appel, entre autres, du Syndicat de la magistrature.

2006-05-19

28 avril 2006

ÉGYPTE - Double jeu

L’Égypte connaît des tensions interconfessionnelles, particulièrement depuis l’assassinat d’un chrétien copte, le 14 avril. Le pouvoir n’hésite pas à utiliser cette situation.

La loi d’urgence est en passe d’être prolongée de deux ans. Voilà ce que l’exécutif égyptien étudie après le meurtre d’un copte dans une église à Alexandrie, vendredi 14 avril, plusieurs autres ayant été blessés, et après les « affrontements interconfessionnels » qui ont suivi.
Outre cette coïncidence frappante, des témoignages troublants mettent en cause des hommes de main du pouvoir, les baltageyyas. Ces agents s’en sont pris aux commerces des chrétiens ou ont commis des actes de violence le jour même de l’enterrement. Cela ne serait pas la première fois que les appareils de sécurité interviennent ainsi dans l’actualité. Déjà, en décembre dernier, lors des dernières tensions interconfessionnelles, à Alexandrie également, plusieurs témoignages concordant montraient que l’appareil de sécurité était très vraisemblablement responsable de la diffusion à une large échelle, sur support CD, de la pièce de théâtre jouée dans une église et jugée insultante par les musulmans.
Cela ne devrait pas cependant conduire à résumer la situation actuelle à un gigantesque complot tramé au plus haut niveau de l’État. Le pouvoir, assurément, trouve un intérêt certain aux événements en cours ; le plus évident est, bien sûr, la prolongation de la loi d’urgence, mais il y a aussi, en filigrane, la prochaine hausse des prix (téléphone, électricité, gaz naturel, eau, sucre, pain et autres produits de base) et la privatisation de nombreux secteurs vitaux (poste, chemins de fer, entre autres).
Cependant, les tensions interconfessionnelles en Égypte sont réelles. La raison première en est que l’État a toujours considéré les chrétiens d’Égypte, les coptes, comme des citoyens de seconde zone. Les coptes ne peuvent accéder à un certain nombre de postes de haut fonctionnaire, ou alors très rarement. Ils ne peuvent ainsi rejoindre le corps des officiers de la Sûreté générale. Pourquoi ? Parce que les coptes feraient passer leur allégeance religieuse avant leur allégeance nationale...
Toutes ces années de vexations permanentes, mais surtout d’oppression structurelle, ont produit une colère sourde, qui commence à s’exprimer de manière plus protestataire. Pour la première fois, des coptes se sont rassemblés, ont manifesté, ont lancé des slogans dénonçant leur oppression, mais aussi refusant le recroquevillement passif au sein de l’Église. Or, si cette dernière joue jusqu’à présent un rôle fédérateur des coptes d’Égypte, elle reste une institution réactionnaire, historiquement alliée au pouvoir. D’autre part, au sein de ces mouvements des slogans antimusulmans sont apparus. Plusieurs mouvements ou associations ont cependant pris l’initiative d’organiser des manifestations de protestation.
Du Caire, Layla Badawi

Rouge 2006-04-27

2 mars 2005

EGYPTE - Halte à la répression

Le régime de Hosni Moubarak est une dictature qui persécute son opposition démocratique au quotidien. L’emprisonnement, fin janvier, de trois militants du Centre d’études socialistes en est une nouvelle illustration.

Vendredi 28 janvier, à la Foire internationale du livre du Caire, les forces de sûreté ont arrêté une militante du Centre d’études socialistes, Marwa Farouk, avocate au bureau d’al-Shalakani et membre du syndicat des avocats, ainsi que l’une de ses amies ne possédant pas la nationalité égyptienne, Baho Abdallah, une étudiante de l’université américaine du Caire. Les deux femmes sont accusées de « propagande mensongère contre le pouvoir ». Moins d’une heure plus tard, les officiers du poste de police de la foire frappaient violemment Ibrahim al-Sahari, un militant du Centre d’études socialistes. Puis ils l’arrêtaient sous la même accusation, y ajoutant celle d’« attaque contre officier de police au sein du poste ». Lors de ces arrestations, la police a dressé un procès-verbal citant un exemplaire d’un nouveau livre publié par le Centre, La voie des socialistes vers le changement : un point de vue socialiste militant pour le changement en égypte (le livre a pourtant obtenu un numéro de dépôt légal), un exemplaire du dernier numéro de la revue publiée par le Centre, Feuillets socialistes, quelques pamphlets, ainsi qu’un appel à une manifestation pacifique contre un nouveau mandat pour le président Hosny Moubarak et contre la transmission du pouvoir par « héritage » à son fils Gamal Moubarak. Cette manifestation était appelée par la Campagne populaire pour le changement, au sein de la Foire du livre, le 4 février. Les trois interpellés ont comparu devant le parquet de la sûreté générale, qui a décidé de les incarcérer pour une durée de quinze jours aux fins d’interrogatoire. Le dimanche 30 janvier 2005, les forces de sûreté ont confisqué tous les exemplaires du livre La voie des socialistes vers le changement, au stand où les publications du Centre étaient exposées, ainsi que tous les exemplaires du dernier numéro de la revue Feuillets socialistes ; laquelle comprenait un dossier sur le changement en égypte. Cette violente attaque n’a d’autre explication que la position du Centre d’études socialistes contre la dictature en place en égypte et la revendication de la démocratie en faveur de la masse de la population et du pain pour les pauvres. Elle est aussi la conséquence directe de la participation active de ce mouvement aux campagnes en cours contre le nouveau mandat que sollicite le président en place et contre la transmission du pouvoir à son héritier. Un signal vient ainsi d’être adressé à tous ceux et à toutes celles qui luttent pour la démocratie en égypte. Il vise à terroriser ceux et celles qui se dressent contre un quart de siècle de lois d’urgence, d’emprisonnements massifs d’opposants, de lois d’exception, de torture dans les postes de police et dans les sièges de la sûreté d’état. Défendre le Centre d’études socialistes et son droit à militer pour la démocratie, est, de ce point de vue, un devoir pour tous ceux qui se revendiquent de la démocratie, en égypte et dans le monde. Le Centre d’études socialistes a lan-cé un appel à toutes les forces démocratiques en égypte, ainsi qu’aux militants du mouvement contre la mondialisation libérale, contre la guerre et les dictatures afin qu’ils se solidarisent avec lui face à un pouvoir qui veut bâillonner ses opposants. Briser le mur du silence qui entoure généralement la situation en égypte est d’autant plus urgent que ce pays est une des pièces maîtresses de l’offensive présente de la Maison Blanche pour s’assurer une totale mainmise sur le Proche-Orient.
Correspondant
• Pour envoyer des lettres de solidarité au Centre d’études socialistes : .

2005-02-03

23 décembre 2004

ÉGYPTE - La normalisation avec Israël contestée

L’État égyptien signe un nouvel accord commercial avec Israël, mais la population, socialement étouffée et solidaire des Palestiniens, conteste de plus en plus ouvertement le régime de Moubarak.

« La situation dans le Sinaï est pire aujourd’hui que sous l’occupation israélienne. » Par cet amer constat, un membre du Comité populaire de soutien au peuple palestinien (Lagna) évoque notamment la condition des prisonniers de la ville d’El-Arich, à 50 kilomètres de la frontière avec la bande de Gaza. En effet, depuis les attentats du 7 octobre dernier dans la station balnéaire de Taba, 3 500 personnes sont détenues dans la seule province du Nord Sinaï. Arbitraire total et torture éventuelle s’ajoutent à l’absence de charges contre les prisonniers. Par cette vague de répression sans précédent dans le Sinaï, l’État égyptien cherche en fait à prévenir toute contestation potentielle quant à ses choix stratégiques. Il entend jouer le rôle de supplétif des troupes israéliennes dans la bande de Gaza après l’évacuation de celle-ci. Malgré l’hostilité de l’opinion publique égyptienne, l’heure est à la normalisation des relations entre l’Égypte et Israël. Ainsi, le 10 décembre dernier, une caravane de solidarité, organisée par la Lagna et à laquelle participaient une soixantaine d’Européens, s’est vue bloquée par les autorités égyptiennes peu après le passage du canal de Suez. Si les vivres et les couvertures destinés aux Palestiniens ont pu franchir la frontière, le cortège des quelque 300 personnes parties en autobus du Caire a dû faire demi-tour, après avoir essuyé des coups de matraque. La population d’El-Arich, échaudée par deux mois d’arrestations massives et arbitraires, attendait aussi le passage du convoi. Mais la police a également dispersé la mobilisation dans cette ville pour empêcher toute convergence des solidarités. Si la question palestinienne est aujourd’hui si sensible en Égypte, c’est qu’elle met directement l’État face à ses responsabilités. Or, plutôt que de soutenir les Palestiniens, le président Moubarak mène un ballet diplomatique pour convaincre ses partenaires arabes de normaliser leurs relations avec Israël. Les visées d’une caste militaro-patronale ne sont d’ailleurs pas pour rien dans l’actuelle politique étrangère de l’Égypte. En effet, le 14 décembre, l’Égypte, Israël et les États-Unis entérinaient les Qualified Industrial Zones (QIZ). Cet accord stipule que les produits fabriqués dans quatre nouvelles zones franches égyptiennes pourront pénétrer le marché étasunien sans droits de douane, à condition d’inclure 11,2 % de composants israéliens. À l’origine de cet accord, des entrepreneurs égyptiens proches du fils Moubarak - Gamal, fer de lance de la jeune garde du Parti national démocratique (PND, au pouvoir) - qui cherchent ainsi à protéger leurs entreprises des conséquences de la crise économique et de l’application du Gatt, prévue pour janvier 2005. La pilule a du mal à passer pour une population qui s’enfonce dramatiquement dans la crise économique et qui reste solidaire du peuple palestinien. Le 13 décembre, un millier d’opposants se rassemblaient au centre du Caire contre un éventuel renouvellement du mandat de Moubarak en 2005, ou contre la passation probable du pouvoir à son fils. Dans un pays qui vit sous la loi de l’état d’urgence depuis 23 ans, c’est la première fois que de tels mots d’ordre suscitent une manifestation... Mais sans doute pas la dernière !
Du Caire, Gustavo Strelsky

2004-12-23

11 septembre 2003

Egypte - Despotes incompétents

Poussée sur le devant de la scène, l'extrême gauche paie le prix de son engagement contre la guerre en Irak et fait face au premier procès politique contre la gauche depuis 1984.
La guerre lancée par les Etats-Unis contre l'Irak en mars dernier a clarifié la situation politique en Egypte. Le pouvoir s'est ainsi retrouvé dans une situation encore plus inconfortable et ambiguë, coincé entre sa fidélité aux Etats-Unis et l'anti-américanisme de la population épuisée par le chômage et l'inflation galopante. Et rien ne s'arrangera dans les mois à venir : le FMI négocie actuellement avec le gouvernement la hausse du prix de l'essence.
Mais la guerre a surtout mis à jour l'étendue de l'opposition. Le "non" à la croisade contre l'Irak a été massif dans la rue (des dizaines de milliers de manifestants les 20 et 21 mars au Caire, voir Rouge du 3 avril) et a également mis l'accent sur le potentiel de la gauche. La gauche égyptienne joue déjà un rôle plus important depuis le renouveau du mouvement de solidarité avec l'Intifada en septembre 2000 : création du Comité populaire de soutien à l'Intifada, lancement du Groupe égyptien contre la mondialisation, impulsion des collectifs antiguerre, entre autres. Ces initiatives ont constitué un petit élan prometteur pour le mouvement social. Et, le 20 mars, ces militants ont enfin réussi à être en osmose avec la rue.
L'extrême gauche paie aujourd'hui son engagement dans l'organisation de ces journées. Un procès politique a été lancé il y a près d'un mois contre cinq militants, accusés de "diffusion de propagande provocante", d'"envoi d'informations concernant les atteintes aux droits de l'Homme en Egypte aux organisations internationales des droits de l'Homme", et d'appartenance à une organisation "basée sur le communisme extrémiste" (les Socialistes révolutionnaires), "illégale et appelant au renversement du pouvoir". L'un des cinq accusés, Achraf Ibrahim, ingénieur, est maintenu en détention depuis le 19 avril dernier. Les quatre autres militants se cachent en attendant le procès, prévu pour le 16 décembre.
D'ici là, un comité de défense s'est constitué, rassemblant des avocats de tous les courants politiques. L'annonce du procès a provoqué une vague de protestations et de sarcasmes dans la presse et dans les rangs de l'ensemble de l'opposition. L'accusation est très mauvaise en effet d'un point de vue juridique (on reproche à cinq jeunes militants, trois "dirigeants" et deux "militants de base", de vouloir renverser à eux seuls l'Etat) et politiquement très malhabile : il était effectivement impossible d'imaginer plus belle publicité pour les Socialistes révolutionnaires, organisation clandestine, dont le nom est soudain cité dans tous les journaux. D'autant plus malhabile que la guerre contre l'Irak a donné à la question démocratique une actualité brûlante.
Aujourd'hui, la rue en Egypte dit : "si on ne fait rien on va finir comme l'Irak et Moubarak comme Saddam." Car le ras-le-bol populaire est dû aussi à plus de vingt ans d'ère Moubarak, avec plus de 16 000 prisonniers politiques. L'Egypte figure sur la liste noire des dix pays portant le plus atteinte aux droits de l'Homme. D'où l'exaspération générale face aux apparitions calculées de Moubarak junior (Gamal) se préparant déjà à succéder au père. Trop c'est trop.
Le Comité populaire de soutien à l'Intifada vient de lancer une campagne unitaire sur le thème : "Loi d'urgence, ça suffit !" Objectif : soutien aux cinq accusés et activités pour l'abrogation de la loi d'urgence en place depuis 1981, justifiant l'arsenal répressif, des tribunaux d'exception aux arrestations massives, de la torture dans les postes de police à l'interdiction de toute expression associative, politique ou syndicale réellement indépendante.
Etouffée par des décennies de dictature politique, la société égyptienne ne pourra jouer son rôle dans la lutte contre l'impérialisme étatsunien dans la région qu'à condition qu'elle se confronte en même temps à ses despotes incompétents.
Du Caire, Layla Badawi
Rouge 2030 11/09/2003

4 avril 2003

Mouvement antiguerre égyptien - En nombre face à la répression

Hébété par la répression sauvage menée par un gouvernement affaibli et aux abois, le mouvement antiguerre égyptien prépare une nouvelle manifestation pour le vendredi 4 avril.
On se souviendra longtemps au Caire du jeudi 20 mars 2003, le jour où près de 20 000 manifestants ont occupé de midi à minuit la place Tahrir, l'une des plus centrales dans la ville. Ce n'était plus arrivé depuis 1972. A l'époque, c'était le mouvement étudiant qui s'y était installé jusqu'à l'aube. Cette fois-ci, toutes les générations sont réunies : les écoliers, les étudiants, mais aussi les employés, les ouvriers, les retraités... Le regroupement d'organisations qui mène la mobilisation contre la guerre (1) a appelé à un rassemblement sur la place le lendemain du début des frappes. L'initiative a réussi au-delà de toutes les espérances. Il s'agit d'une victoire pour des militants qui continuaient à organiser les mobilisations malgré la façon dont s'était déroulée la manifestation du 15 février : il n'y avait qu'un millier de militants encerclés par près de dix fois plus de flics.
Massif
Jeudi, place Tahrir, c'est différent. Massif mais calme : aucune pierre n'atteint les vitrines pourtant attirantes des fast-foods. Des affrontements ont en revanche lieu lorsque les manifestants tentent d'atteindre l'ambassade des Etats-Unis : près de 150 blessés, selon Al-Jazeera. Beaucoup de slogans stigmatisent la position de Moubarak face à la guerre, mais aussi la responsabilité du gouvernement dans la crise économique et sociale que traverse actuellement le pays. Le pouvoir est débordé, pris par surprise. Des officiels laisseraient entendre que si on n'intervient pas, ça sera un deuxième janvier 1977 (la "révolte du pain", réprimée dans le sang par Sadate).
De l'autre côté de la barrière, les cercles militants font la même analyse. En effet, la dévaluation de la livre (l'euro est passé en un peu plus d'un mois de 4,7 à 6,1 livres égyptiennes) a provoqué une augmentation des prix, dont ceux des denrées de base comme l'huile, le sucre, la farine, les lentilles... et une augmentation du prix de tous les moyens de transports est prévue pour l'été. La population s'enfonce de plus en plus dans un état d'appauvrissement généralisé. Autant dire que la panique du gouvernement est, du point de vue des manifestants, justifiée. Et ils décident que le 21 mars ne sera pas un remake de la veille.
Répression
Pour ce 21 mars, rendez-vous a été pris au même endroit à la même heure que la veille, après la prière du vendredi. Mais la répression commence dès la sortie de la mosquée - dont la porte a été défoncée -, des jets d'eau et des rangers de soldats de la sûreté centrale attendant à la sortie. Des petits groupes de manifestants parviennent quand même à se diriger vers la place Tahrir. Des petites manifestations apparaissent un peu partout, des groupes d'opposants à la guerre sortent des rues latérales, apparaissent sur les ponts enjambant la place. Pas de banderole ni de drapeau, sauf un drapeau français sur le pont, quelques militants perdus dans une foule qu'ils ne parviennent pas à organiser. Il s'agit d'une explosion spontanée. Près de 50 000 manifestants goûtent pour la première fois le bonheur de battre le pavé d'une ville sortie de son quotidien, lancent des slogans de solidarité avec les peuples irakien et palestinien, mais aussi contre le gouvernement égyptien : "Un, deux, trois, où est l'armée ?" ; "Le dollar est à sept livres."
Aux abords de la place, la répression s'intensifie. Reculant sous les canons d'eau, les manifestants déchirent un portrait de Moubarak aux cris de "saloperie de gouvernement". Puis, un camion des pompiers prend feu, incident pendant lequel les forces de l'ordre restent étonnamment à distance, se gardant d'intervenir, et qui servira par la suite au gouvernement pour justifier la répression. Les soldats de la sûreté centrale poursuivent ensuite les manifestants jusque dans les ruelles des quartiers populaires attenants, précédés par des chiens policiers, blessant et arrêtant à la pelle.
Scène d'horreur
Le soir, une scène d'horreur a lieu quand la sûreté centrale envahit le siège du syndicat des avocats, où les manifestants rescapés sont réunis. Elle lâche les chiens policiers à l'intérieur, bat quatre membres du Parlement et arrête au hasard. Le soir, on compte plus de 1 000 arrestations, des centaines de blessés. Le lendemain, la police arrête des passants au hasard, place Tahrir, et dresse des listes de militants recherchés. A l'intérieur des postes de police ou des campements de la sûreté centrale où les manifestants sont détenus, hommes et femmes sont battus avec une violence inouïe. Une semaine plus tard, de nombreux activistes sont toujours en prison et doivent répondre d'accusations telles qu'"atteinte à l'ordre public" ou "appartenance à une organisation clandestine" devant les parquets de la sûreté d'Etat.
Le mouvement a accusé le coup. Il se remet lentement et une nouvelle manifestation est annoncée pour le vendredi 4 avril, contre la guerre mais aussi contre la position du gouvernement égyptien (également dénoncée par les manifestants syriens) et la répression brutale dont il a fait preuve. Car, les manifestants tunisiens le scandaient les 24 et 25 mars : "Moubarak, espèce de lâche, le peuple égyptien ne se laissera pas humilier."
Du Caire, Layla Badawi.
- Pour exprimer votre solidarité avec le mouvement antiguerre en Egypte, vous pouvez envoyer des lettres de protestation aux adresses suivantes : Président Mohammad Hosni Mubarak, Abedine Palace, Caire, Egypte et Général Habib al-'Adeli, al-Sheikh Rihan Street, Bab al-Louk, Caire, Egypte.
1. Ce regroupement comprend le Comité populaire de soutien à l'Intifada, le Groupe égyptien contre la mondialisation, plusieurs ONG, etc. Il est animé par les divers courants de la gauche, de l'extrême gauche, et par le courant nassérien. Le PND au pouvoir avait organisé une manifestation mascarade le 5 mars - les gens étaient payés pour y aller -, et le meeting antiguerre du 27 février avait principalement été négocié entre le gouvernement et les Frères Musulmans.
Rouge 2011 03/04/2003

11 juillet 2002

Egypte - Loi antidémocratique

Avec la nouvelle loi sur les associations, le gouvernement égyptien compte museler la société civile. Mais rien n’est encore joué et la mobilisation a commencé pour empêcher son application, prévue d’ici un an.
La loi d’urgence de 1981, mise en place après l’assassinat de Sadate, régit la vie collective en Egypte: il est ainsi interdit de manifester, de constituer un parti politique, d’organiser des réunions publiques... sauf autorisation. Dix mille prisonniers politiques croupissent dans les geôles du pays, nombre d’entre eux ont dû subir des simulacres de jugement devant des tribunaux militaires.
Le gouvernement semble décidé à restreindre encore, si c’est possible, la marge de manoeuvre de la société civile. C’est chose faite avec la nouvelle loi sur les associations. En deux temps trois mouvements tout était ficelé et voté. Le débat n’est pas nouveau. En 1999, le gouvernement avait passé la loi 153 sur les associations qui avait été annulée par la Haute cour constitutionnelle après les mobilisations populaires. Il revient maintenant à la charge, en imposant un texte encore plus dur.

Tout d’abord, toute forme d’activité collective devra être déclarée et enregistrée auprès du ministère des Affaires Sociales (article 4). Ledit ministère a le pouvoir de dissoudre les associations qui passent outre la loi (article 42). Il s’agit tout simplement de museler toutes les ONG qui ne se conçoivent pas comme les partenaires du gouvernement dans la société civile. L’article 11 interdit aux associations de mener des activités politiques et syndicales (une clause taillée sur mesure pour le Center for Trade Unions and Workers Solidarity - CTUWS, une ONG de défense des droits des travailleurs), l’article 17 leur interdit d’envoyer ou de recevoir un financement de l’étranger. Enfin, les prérogatives du ministère des Affaires sociales deviennent illimitées: il aura un droit de regard sur la vie interne de l’association. Le ministre aura le droit de dissoudre l’ONG si elle travaille dans plus d’un domaine, si elle mène des activités politiques ou sociales, si elle participe à des réseaux internationaux, si elle est financée ou si elle reçoit des dons.
Toute une série d’ONG qui ne sont pas le prolongement du gouvernement dans la société civile continuent leur travail assidu de défense des citoyens: le CTUWS dans le domaine des travailleurs, le Centre la terre dans celui des paysans, le Centre Al-Nadim offre un accueil psychologique aux victimes de la torture, le Centre Hisham-Moubarak s’occupe plus généralement des droits de l’Homme, etc. Ce travail, sans concession envers le gouvernement, n’est évidemment pas pour plaire au pouvoir en place.
Mais rien n’est encore joué. Il reste en effet un an avant l’application de la loi. Un temps qu’il faut utiliser pour développer la mobilisation la plus large possible contre ce texte antidémocratique. Cette loi ne concerne pas seulement les ONG, mais tous ceux pour qui la démocratie reste un combat à gagner. En Egypte même, mais aussi sur le plan international.
Au Caire, Leïla Badawi

29 juin 2001

Egypte - Lacolère des coptes

Après la publicationd'un article et de photos accusant un moine copte de débauche,des milliers d'entre eux ont manifesté en Haute-Egypteet au Caire.
Le mercredi 20 juin au soir,plusieurs camions de la Sûreté centrale (CRS) encerclaientencore la cathédrale d'Abassiya au Caire. Des CRS étaientmême juchés sur le toit et l'enceinte de la cathédrale.Depuis le dimanche 17 juin, des manifestations de coptes en colèreavaient en effet éclaté un peu partout, mais surtoutà Asiout en Haute-Egypte (10000 manifestants et des blessésaprès la répression policière) et àla cathédrale d'Abassiyya au Caire. La publication, dansl'hebdomadaire "Al-Nabaa", de 3 photos (même sielles étaient floues) en couverture représentantun homme - un moine d'Asiout, d'après l'Eglise expulsédes ordres - dans une position compromettante avec une femme nue,et un article l'accusant de s'être "adonné àla débauche" dans l'enceinte même du monastèrede Deir Al-Mohareq, vénéré par la communautécopte en Egypte, avaient mis le feu aux poudres.
Depuis, la situation s'est calmée, même àAsiout. Il faut dire que le pouvoir y a mis les moyens: le papeChenouda III est intervenu à la télévisionen appelant ses fidèles "à la retenue",et le président Moubarak lui-même a fait allusionà l'affaire dans son dernier discours, en parlant de "lanécessité de préserver l'unité dela Nation". Le propriétaire du journal, Mamdouh Mahran,a été exclu, avec son fils, du syndicat des journalisteset a été traduit en justice le 24 juin devant letribunal correctionnel de la Sûreté d'Etat. La séancea été agitée, le tribunal étant encerclépar des camions de la Sûreté centrale, et un pugilata eu lieu à l'intérieur de la salle d'audience entreles avocats de Mahrane et ceux de l'Eglise (qui s'est constituéepartie civile). Verdict: report de l'affaire d'une semaine, cequi est assez rapide.
La forme, l'ampleur et la rapidité de la riposte des coptes(près de 10% de la population) étaient certainementinattendues et sans doute sans précédent. En revanche,le caractère de ce qui pourrait être une provocationressemble à d'autres affaires qui font la "une"des journaux en ce moment. Entre autres, celle de Nawal Al-Saadawi,écrivaine et féministe, accusée d'apostasie,qui doit faire face à un appel déposé enjustice pour divorcer de son mari. L'affaire égalementde 55 jeunes accusés d'appartenir à des groupesidolâtrant le diable, en fait vraisemblablement arrêtéspour homosexualité. Bref, des affaires de "moeurs"qui n'ont pas déclenché la solidarité nécessaireavec les victimes de ces cabales. Le meeting de solidaritéavec Nawal Al-Saadawi rassemblait difficilement 100 personnes,et les 55 jeunes arrêtés depuis plus d'un mois onteu beaucoup de mal à trouver un avocat qui accepte de lesdéfendre, même parmi les organisations des droitsde l'Homme et même s'ils doivent comparaître devantune cour de la Sûreté d'Etat (!).
En tout cas, il est certain que voir l'opinion publique occupéepar ces affaires arrange bien un gouvernement qui, lui, est plutôtpréoccupé par la meilleure façon d'appliquerdes lois qu'il hésite à faire passer depuis desannées. Comme la "Loi unifiée du travail",qui casse tous les acquis en termes de réglementation dutravail, ou le système de la retraite anticipée,qui n'est qu'une façon détournée de licencierles ouvriers du secteur public.
Si le pouvoir hésite, ce n'est pas simplement parce qu'ila à sa tête des bureaucrates incompétents,c'est aussi parce qu'il a peur. Et il a raison d'avoir peur. Eneffet, même si le mouvement ouvrier est dans un étatd'apathie effrayant, les dernières manifestations des coptesmontrent que le ras-le-bol est généraliséet que n'importe quel prétexte peut provoquer une explosionelle aussi généralisée.
Au Caire, LaylaBadawi

30 novembre 2000

Egypte - Elections et mobilisations

Les élections législatives en Egypte, qui ont commencé le 18octobre, se sont terminées le 14 novembre par une petite percée de l'opposition, malgré la fraude et les violences habituelles. La situation reste par ailleurs marquée par le mouvement de solidarité avec la nouvelle Intifada palestinienne.

Les histoires qui circulent sur les dernières élections législatives se ressemblent toutes: là, une journaliste partie en reportage dans un petit village a été enfermée par les forces de sécurité pour l'empêcher de photographier ceux qui avaient été blessés par ces mêmes forces; telle autre s'est vu confisquer son appareil photo, frappée et jetée à terre par l'une des "femmes de main" du pouvoir. Ces histoires sont très représentatives du déroulement des élections 2000 et relativisent les résultats que certains analystes prennent pour le "début de la transition démocratique en Egypte".

Abstention

Rien n'est moins sûr en effet. Les élections 2000 se caractérisent, comme toujours d'ailleurs, par leur taux de participation très bas (selon les chiffres officiels: de 15 à 40% selon les circonscriptions, 13% auCaire), et surtout, la violence était toujours là, omniprésente, pour garantir la victoire des candidats du pouvoir. Les balles des forces de répression ont coûté la vie à près de 10 personnes et blessé des dizaines d'autres. Les résultats, quant à eux, s'ils réservent -c'est vrai- quelques surprises, ne changent rien au principal: le Parti national démocrate (PND, au pouvoir) même s'il n'a recueilli que 39% des suffrages, se retrouve majoritaire avec près de 85% des députés dans la nouvelle assemblée, après le ralliement des "indépendants". Ceci, même si l'opposition réalise un petit mieux, avec 16 sièges en tout (sur 444...), dont 7 pour le Wafd (opposition libérale), 6 pour le Rassemblement (gauche), 2 pour les nassériens. Et même s'il y a aussi, par ailleurs, parmi les députés indépendants 17 Frères Musulmans (sur 75 candidats seulement puisque 700 cadres de ce mouvement interdit avaient été arrêtés en prévision des élections) et 5 nassériens en rupture avec leur parti.
Les raisons de cette toute petite percée? La présence d'un juge dans chaque bureau de vote a sans doute joué. Mais la raison principale est qu'il était difficile pour le pouvoir de réprimer davantage alors que la plupart de ses candidats sont impopulaires - sans parler du sigle "PND" - et que le ras le bol de la population a atteint un point délicat à gérer pour le gouvernement: le prix du sucre a plus que doublé en un an, alors que le mois de ramadan vient de commencer. Ceci tandis qu'un peu tout le monde continue à faire preuve d'une prédisposition à la lutte. La nouvelle Intifada a en effet déclenché une vague de solidarité sans précèdent, qui s'est manifestée de diverses manières: manifestations de lycéens et d'étudiants (ceux d'entre eux qui avaient été emprisonnés après le mouvement ont été libérés depuis), appels au boycott des produits américains et israéliens, etc. Le dimanche 26novembre, une manifestation de 10000 personnes a encore eu lieu à al-Arish pour accueillir la caravane de nourriture et de médicaments envoyée par le Comité populaire de solidarité avec le peuple palestinien, en présence de 150 de ses membres. La caravane a été arrêtée par les forces de police égyptiennes, et a dû rentrer auCaire.

Pression populaire

C'est sans doute aussi cette pression de la rue qui a poussé le gouvernement à "rappeler" son ambassadeur à Tel Aviv, même si ce n'en est évidemment pas la seule raison. C'est aussi cette pression, ce contexte social et politique qui éclaire les résultats des élections. Ce contexte de relative remobilisation explique que le gouvernement hésite encore à faire passer la nouvelle loi du travail, qui constitue une attaque frontale envers les droits de tous les travailleurs. Ceux-ci devront profiter de ce contexte, dans les mois à venir, pour riposter à toutes les attaques qui se préparent.

AuCaire, Layla Badawi

Rouge 30/11/00

27 octobre 2000

Egypte - Elections sur fond de révolte

Même si le contexte est délicat de son point de vue, le pouvoir égyptien a réuni tous les ingrédients de la mascarade électorale telle qu'elle se déroule traditionnellement.
Les élections législatives vont se dérouler cette fois dans une ambiance et un contexte très particuliers. Le soulèvement des jeunes Palestiniens, la "nouvelle Intifada", a en effet fait descendre dans la rue des milliers de gens, de jeunes surtout, un peu partout en Egypte. Les étudiants de gauche (nassériens et extrême gauche) ont réussi à faire entendre leurs slogans dans les manifestations. Les lycéens ont manifesté quotidiennement et spontanément, s'octroyant de fait un droit interdit dans le contexte de la loi d'urgence appliquée depuis 1981, date de l'assassinat de Sadate. Mais ils ne sont pas les seuls: dans les quartiers populaires, des marches ont eu lieu et des manifestations se sont déroulées après la prière du vendredi, les 6 et 13 octobre. Ce mouvement fait irruption dans un contexte de crise économique, où les recettes du FMI sont toujours aussi violentes. Le mécontentement face à cette situation explique d'ailleurs pour partie l'ampleur inédite du mouvement de solidarité avec le peuple palestinien.
C'est donc dans un contexte difficile, de son point de vue, que le gouvernement organise les élections législatives. Il va devoir assurer à la fois l'organisation de la fraude et la répression, qui a commencé bien des mois plus tôt, avec l'arrestation d'environ 700 cadres et militants des Frères musulmans, le seul courant politique organisé à représenter une réelle menace pour le pouvoir. Tout ceci avec, en prime, un discours sur la démocratie triomphante et la transparence des élections. Ce discours prend un peu plus d'importance cette fois-ci à cause de la minicrise politique de l'été, qui a éclaté quand la Haute Cour constitutionnelle a déclaré nulles les élections de 1995 pour "non-constitutionnalité". Pour calmer le jeu, le gouvernement a depuis déclaré que les élections seraient directement supervisées par la justice. Lorsqu'on sait que les urnes sont entreposées au ministère de l'Intérieur avant le dépouillement, il reste peu d'illusions sur ces nouvelles mesures.
C'est cette supervision par la justice qui justifie l'organisation des élections sur une période de 3 semaines (du 18 octobre au 14 novembre), étalées sur les différentes provinces du pays, car il n'y a pas suffisamment de juges pour le nombre de bureaux de vote. Mais en plus de la répression et de la fraude (les morts qui votent et les sommes versées pour "encourager" à voter PND), le pouvoir s'assure également la victoire dès le départ: sur les quelque 4200 candidats au total (dont seulement 2% sont des candidates) pour les 450 sièges du Parlement, la majorité écrasante fait partie du Parti national démocratique (PND, au pouvoir) ou des pseudo-PND qui se cachent sous l'étiquette "indépendants". En face, les Frères musulmans ont 75 candidats qui se présentent en tant qu'indépendants, leur mouvement étant interdit. Le Parti du travail (islamiste, opposition), récemment interdit (cela faisait partie de la préparation des élections) présente une vingtaine d'indépendants, le Wafd (libéral) un peu moins de 300, les Nassériens une vingtaine et à peu près le même nombre pour le Rassemblement (gauche réformiste).
Au milieu de ce branle-bas de combat, qui ne passionne pas la rue - les résultats étant, dans leurs grandes lignes, déjà connus -, quelques candidats, issus de divers courants d'extrême gauche, se présentent cette année et tentent de mener une campagne en prise avec les préoccupations des gens. Ils ont souvent été à la pointe des mouvements de solidarité avec l'actuelle révolte en Palestine, ont organisé des manifestations dans leur quartier. La situation actuelle est plus favorable aujourd'hui qu'hier à tous ceux qui tentent de faire entendre une voix différente, celle des travailleurs et de tous les opprimés, loin du lamentable épisode de Charm-al-Cheikh et de la solidarité de façade du sommet arabe.
Au Caire, Layla Badawi

Rouge 26/10/00

2 juin 2000

Egypte - La menace islamiste

Un roman syrien paru récemment a été dénoncé comme blasphématoire envers l'islam. Les étudiants de l'université islamique Al Azhar se sont fortement mobilisés contre sa diffusion, ouvrant une nouvelle crise politique. Intellectuels, journalistes et associations des droits de l'Homme se mobilisent contre le mouvement islamiste réactionnaire.
Une campagne de presse contre le roman syrien Festin des algues de mer de Haydar Haydar, dénoncé comme blasphématoire envers l'islam, a entraîné d'énormes mobilisations parmi les étudiants de l'université islamique Al Azhar du Caire et une crise politique. Le roman évoque la tragédie des communistes irakiens dans les années 1960 et la confiscation de la révolution algérienne par les militaires et les nouvelles élites après la guerre d'indépendance. Il a été un grand succès dans l'ensemble du monde arabe. Publié au Liban en 1983, il est considéré comme une des uvres majeures de la littérature arabe contemporaine.
L'offensive intégriste
Les étudiants réclamaient l'interdiction du roman, la destruction des exemplaires mis en vente, la mort de l'auteur et la démission de Farouq Hosni, le ministre de la Culture, pour avoir autorisé sa réimpression. Le journal islamiste Al Sha'b ("le peuple") accuse l'auteur d'insulter Dieu et l'islam. Il dénonce le ministre de la Culture, le directeur de la collection "Horizons d'écriture" et le romancier comme apostats, les condamnant alors à la peine de mort. Les manifestations dans le campus situé dans la banlieue résidentielle de Medinat El Nasr ("ville de la victoire") au Nord-Est du Caire ont rassemblé 5000 personnes avec d'importants cortèges de femmes. La police a brutalement réagi, utilisant gaz et balles plastiques. Les troubles ont continué plusieurs soirs autour des cités universitaires ; 55 étudiants ont été blessés et hospitalisés, 75 étudiants ont été arrêtés. Trois policiers ont été blessés et 12 véhicules endommagés.
En novembre 1999, la collection Afaaq Al Kitaaba ("Horizons d'écriture") a publié le roman via l'Organisme général des palais de la culture, qui dépend du ministère de la Culture.
Le ministre de la Culture a d'abord déclaré que le livre avait été retiré de la circulation en novembre 1999, date de publication de l'édition égyptienne! Pour éviter la confrontation, il annonce la mise en place d'un comité chargé de rédiger un rapport d'évaluation.
Le rapport du comité a estimé que le roman ne portait pas atteinte à la religion musulmane et que certains termes avaient été cités et interprétés hors de leur contexte. Ceci n'a pas apaisé la fièvre. Al Sha'b a refusé de reconnaître le comité, car il émanait de l'autorité ayant publié le livre et serait incompétent en matière de religion. Il s'est en revanche réjoui que la Cour de sûreté de l'Etat enquête auprès du romancier Ibrahim Aslane1 et d'Hamdi Abou-Guélil, fonctionnaires de l'Organisme général des palais de la culture et responsables de la publication. Le Front des oulémas d'Al Azhar2 a appelé le président égyptien, Hosni Moubarak, à mettre un terme aux "crimes" du ministère de la Culture. Il a dénoncé la publication par le ministère d'autres ouvrages portant atteinte à la religion.
La réplique des progressistes
Une vigoureuse contre-offensive des milieux intellectuels s'est alors produite. Plus de 1000 intellectuels ont signé un texte défendant le roman et l'auteur. Plusieurs réunions ont été organisées, par exemple au syndicat des journalistes. Lors de l'audience de la Cour de sûreté de l'Etat, plus de 200 intellectuels sont venus exprimer leur solidarité avec les responsables de la publication. L'Association des artistes indépendants et plusieurs journaux ont joué un rôle clé dans cette réaction. L'organisation égyptienne des droits de l'Homme a aussi condamné la "violence culturelle" et "les campagnes qui dénoncent les écrivains et artistes comme apostats".
Cet épisode traduit la gravité de ce que l'on peut nommer le "terrorisme intellectuel" à légitimité religieuse, face auquel l'Etat a toujours été extrêmement gêné. Ce dernier se pose en défenseur de la "vraie religion" et n'hésite pas à promouvoir un discours et des politiques au contenu conservateur voire réactionnaire. Ceci explique donc son attitude ambiguë voire carrément hostile lors de tels épisodes. Le pouvoir possède sa propre mouvance conservatrice ou fondamentaliste. On la retrouve au sein de l'université Al Azhar, dans le parti au pouvoir, les élites intellectuelles ou encore l'administration. Dans certains cas, les "affaires" sont même animées par des réseaux proches du pouvoir.
Dans le cas présent, de nombreux intellectuels se sont retrouvés "coincés". Certains avaient mené des batailles féroces contre le ministre de la Culture. La gravité de l'affaire a mis un terme à une certaine passivité initiale. Les délires hystériques d'Al Sha'b ont entraîné des mobilisations de rue significatives. Les intellectuels ont alors pris conscience que la liberté de création et d'expression artistique était menacée.
Une situation inquiétante
Les autorités égyptiennes ont finalement décidé de réagir. Le comité des partis politiques a décidé d'interdire Al Sha'b et de suspendre les activités du Parti du travail (islamiste) jusqu'à ce qu'il statue sur la crise interne qui traverse cette organisation à propos du poste de président. Une enquête est ouverte.
Cette décision intervient après des appels de journaux réclamant de telles mesures en raison de l'affaire. La nature démagogique, xénophobe et réactionnaire de la thématique défendue par ce courant islamiste apparaît clairement aujourd'hui. L'intervention d'un pouvoir autoritaire et corrompu au nom du respect de la "liberté" n'est en fait qu'un recul sérieux pour la démocratie et le pluralisme. Les partis légaux d'opposition (libéraux, nassériens, gauche réformiste) ont d'ailleurs réagi dans ce sens. C'est aussi un signe inquiétant à la veille des élections législatives prévues en novembre prochain. Loin de représenter une défaite de la thématique totalitaire du courant islamiste, le risque est grand que ce dernier n'apparaisse comme la victime de l'arbitraire alors qu'il s'était engagé dans la défense de la religion.
Sayyed Murshid
1. Voir la traduction de son roman Equipe de nuit, Paris, Actes Sud.
2. Opposition proche des Frères musulmans au sein de l'université islamique.