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10 mai 2009

« Dans l'histoire, il est des massacres utiles... »


Jacques Morel publie « Au secours des assassins ». Cette somme à paraître à L’esprit frappeur/Izuba fait le point sur les responsabilités françaises dans la catastrophe de 1994. Propos recueillis pour « Afriques en lutte » par Joëlle G.

Qu’avez-vous appris après la Commission d’enquête citoyenne (CEC) sur le rôle de l’Etat français dans le génocide de 1994 ?

La commission a d’abord été une occasion de rencontrer les personnes qui enquêtaient sur le génocide. C’est la seule fois que j’ai vu Colette Braeckman. J’ai appris deux choses essentielles.
1) La coopération directe entre les militaires français et les tueurs qui ressortait des reportages vidéos fraîchement ramenés par Georges Kapler pour la CEC. Un témoignage s’est révélé faux, mais le reste a été confirmé. Nous avons appris pire depuis.
2) L’existence de documents d’archives, présentés à la CEC par Medhi Ba qui ne font que confirmer ce que nous pressentions, la complicité française avec les tueurs.
Il semble que l’attentat contre l’avion présidentiel soit le fait de Français. Pourquoi ont-ils éliminé Habyarimana?
Il était jugé, usé et accusé d’avoir tout raté par l’ambassadeur Georges Martres (TD* du 11 mars 1993 publié par la MIP**). « Habyarimana est largement responsable du fiasco actuel », dit Pierre Joxe dans une note à Mitterrand du 26 février 1993.
Les dirigeants français soutiennent la CDR (Coalition pour la défense de la République) qui juge que les Tutsi sont des féodaux chassés en 1959 qui, depuis octobre 1990, tentent de reprendre le pouvoir. Jean-Bosco Barayagwiza et Ferdinand Nahimana, les deux inventeurs de la RTLM***, sont très appréciés tant à l’ambassade à Kigali qu’à l’Elysée. Les dirigeants français n’ont jamais été hostiles à Habyarimana. Leur ennemi, c’est le FPR**** et, comme on le lit dans des archives de l’Elysée dès 1990, les Tutsi. Ils ne supportent pas les accords d’Arusha, le partage des portefeuilles ministériels avec le FPR et surtout la fusion des deux armées. Le départ des troupes françaises le 15 décembre 1993 et l’arrivée des soldats belges est une couleuvre qu’on ne peut pas avaler à Paris. Habyarimana n’est plus la bonne carte. Il faut aider ces Hutu de la CDR qui aiment tant la France et détestent tant le FPR, les Tutsi et les accords de paix. À ce stade, certains se disent qu’ils font de la géopolitique pas de la morale. Si Voulet et Chanoine n’avaient pas tant massacré, Areva n’exploiterait pas l’uranium du Niger. Dans l’Histoire, il est des massacres utiles.

L’armée française a appliqué au Rwanda la doctrine de la « guerre révolutionnaire ». Le Rwanda a-t-il servi de test ou n’est-ce qu’un moyen pour contenir l’« ennemi FPR-Ouganda » ?

Si cette doctrine a été appliquée au Rwanda, c’est surtout par les Belges. Par exemple, la notion de groupes d’auto-défense date du début des années 1960. À mon sens, cela ne saurait expliquer tout ce qui s’est passé. Et les Français n’ont pas attendu les colonels Trinquier et Lacheroy pour massacrer (voir Bugeaud, les Kanaks en 1878, la mission Voulet-Chanoine en 1899…) Il y a au Rwanda une idéologie génocidaire qui n’a pas été inventée par les militaires français mais par les missionnaires catholiques et mise en pratique par les Belges.
a) Définition de races tutsi, hutu…; supériorité des Tutsi. Invention de l’histoire de Tutsi (Hamites) venus d’Ethiopie. Ces idées sont inculquées via les écoles, toutes détenues par l’Eglise catholique, les livres et la presse.
b) Marquage ethnique sur des sortes de carte d’identité par les Belges (1931), élimination des chefs tutsi.
c) Devant les velléités d’indépendance de l’élite tutsi, les missionnaires soutiennent les Hutu au nom de la justice, ils inspirent le Manifeste des Bahutu et Mgr Perraudin, début 1959, déclare que les richesses du pays sont détenues par une même race.

La « révolution » de 1959 est organisée par les Belges. Ils soulèvent les Hutu contre leurs « colonisateurs ». En octobre 1990, les massacres de Tutsi reprennent comme en 1959 et une gigantesque rafle est organisée après la fausse attaque de la nuit du 4 au 5 (plus de 10000 arrestations).Ces massacres horrifient les Belges qui retirent leurs troupes envoyées pour protéger leurs ressortissants et soutenir Habyarimana. Grâce à ces massacres, la France prend la place des Belges. Bien sûr des techniques de Trinquier-Lacheroy ont été appliquées. Mais c’est loin d’expliquer tout. Les mentions ethniques que la France n’a pas fait enlever sur les cartes d’identité c’est du Trinquier-Lacheroy? Non c’est du nazisme, du pétainisme, du racisme éradicateur. L’utilisation de la radio pour pousser les gens à tuer, c’est quelque chose de totalement original.

Comment expliquer l’hostilité des Français au régime Museveni?

Elle n’est pas fondamentale. Mitterrand n’a pas de sympathie pour lui mais pas d’hostilité. Le prétexte est l’anglophonie. C’est totalement bidon puisque le Rwanda n’a jamais été francophone. Museveni est un mauvais exemple parce qu’il n’a pas demandé l’autorisation à Paris, qui appréciait Idi Amin Dada, pour prendre le pouvoir. Museveni est dangereux parce qu’il est, au moins à l’époque, un bon chef d’Etat. Contrairement à l’Afrique de l’Ouest, la France n’a pas une attitude offensive vis-à-vis des anciennes colonies anglaises (Ouganda, Tanzanie). Elle ne cherche qu’à mettre la main sur les anciennes colonies belges, essentiellement le Congo-Zaïre. Elle ne souhaite que la neutralité des voisins anglophones. Les dirigeants français savent très bien que le conflit est une guerre civile, pas une guerre d’agression étrangère. Mais ils feignent de croire ce que leur dit la DGSE, que c’est la NRA, l’armée ougandaise qui attaque le Rwanda. Il est indubitable que le FPR a des appuis en Ouganda mais c’est un mouvement politico-militaire rwandais.

* Télégramme diplomatique
** Mission d’information parlementaire
*** Radio Télévision Libre des Mille Collines, du Hutu Power
**** Front patriotique rwandais, parti créé par les exilés Tutsi

8 octobre 2008

UN RAPPORT ACCABLANT DOCUMENTE LES COMPLICITES FRANÇAISES AU RWANDA


Les réactions outragées des responsables politiques et militaires français n’y feront rien : les faits relatés dans le rapport de la Commission nationale indépendante rwandaise, publié en août dernier, sont d’une telle gravité et étayés par une telle quantité de témoignages qu’ils sont accablants. La Commission, « chargée de rassembler des éléments démontrant l’implication de l’Etat français dans la préparation et l’exécution du génocide », reprend les travaux– non-contestés –de la commission d’enquête indépendante des Nations Unies, de la mission d’information des députés français, et les nombreux témoignages publiés depuis 1994. Mais à ces éléments connus viennent s’ajouter des documents inédits provenant notamment de l’ambassade du Rwanda à Paris, des archives des ministères rwandais, ainsi que 698 témoignages nominatifs (66 ont été retenues pour êtres auditionnés publiquement, 13 ont été entendues à huis clos). Surtout ceux d’anciens militaires des FAR de l’ancien régime, qui ont abandonné la guérilla qu’ils menaient après le génocide et ont rejoint le Rwanda en s’intégrant souvent à son armée actuelle. Ces hommes témoignent de l’implication active des militaires français dans leur formation et leurs combats, avant, pendant et après le génocide. Ce ne sont pas des témoignages isolés, ils sont nombreux, se recoupent et établissent un ensemble de pratiques.

- Une coopération militaire française qui débouche sur une contribution directe à la conduite de la guerre menée contre le Front patriotique rwandais dès 1990 : appui en renseignements militaires, conseils stratégiques, participation directe aux combats, livraisons d’armes.

- Une large participation des militaires français à la formation des miliciens Interhahamwe, leur apprenant le maniement des fusils mais surtout, relève l’un des témoins, leur enseignant « comment tuer un grand nombre de gens en peu de temps sans utiliser d’armes, avec une cordelette, un couteau, une baïonnette. » Cette initiation à l’assassinat s’intensifiera jusqu’en 1994, y compris la participation directe de militaires français aux barrages et arrestations de « suspects » sur la base du contrôle des cartes d’identités qui portaient la mention « Tutsi », ainsi qu’aux interrogatoires et sévices infligés à ce dénommé « ennemi de l’intérieur ».

- L’informatisation du fichier central de la population, réalisé par la coopération des gendarmes français, pour le compte de leurs collègues rwandais du CRCD (Centre de Recherche Criminelle et de Documentation) dont le général Varret, ancien directeur de la coopération militaire, a lui-même reconnu qu’il avait vraisemblablement servi à ficher les Tutsi.

- Les accusations portant sur l’Opération Turquoise sont particulièrement troublantes, notamment les nombreux témoignages répétés en des endroits différents, jusqu’à présent inédits, de Tutsis et de « fauteurs de troubles » jetés dans des sacs, embarqués dans des hélicoptères et largués au-dessus de la forêt de Nyungwe et des villages environnants. Cela rappelle de tristes souvenirs, ce qu’ils appelaient les « crevettes Bigeard » pendant la guerre d’Algérie, cette pratique enseignée aux militaires argentins formés pendant la bataille d’Alger qu’ils utiliseront au large de Buenos-Aires.

La commission démontre que l’aboutissement de cette formation des miliciens et de l’armée rwandaise ne pouvait être que l’exécution de crimes de masse, et que les responsables français, civils et militaires, en avaient forcément connaissance. Elle dresse un tableau impitoyable de l’enchaînement des responsabilités au sein de l’appareil d’Etat français. Elle pointe, dans ses annexes, les responsabilités nominales des militaires et politiques français impliqués, ouvrant à la possibilité de poursuites judiciaires. Le silence et le déni ne pourront durer longtemps encore. L’étau se resserre.

L’association Survie, qui, avec la Commission d’Enquête Citoyenne, a abouti à des conclusions proches de celles des Rwandais, réclame la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire. Une commission d’enquête qui aurait accès au Secret-défense devrait aller plus loin que la mission d’information dirigée par Paul Quilès en 1998 qui n’était pas allée au bout des pistes entr’ouvertes et en avait ignoré bien d’autres. Ce n’est pas contradictoire avec une enquête internationale, mais c’est indispensable pour contraindre les responsables politiques français à prendre leurs responsabilités. Il faut impérativement lire ce rapport (sur le site : http://cec.rwanda.free.fr/). Il faut aussi lire ou relire le livre de Gabriel Péries et de David Servenay, « Une guerre noire », qui donne une des clés essentielles pour comprendre comment l’armée française en est arrivée là, trimbalant avec elle ses rêves d’empire perdu et ses théories de « guerre contre-révolutionnaire », déjà expérimentées en Algérie ou au Cameroun dans les années 60.

Alain Mathieu

15 janvier 2007

France - Rwanda : l’impunité, jusqu’à quand ?

La France est de plus en plus isolée dans son bras de fer contre le gouvernement rwandais. Aucun pays européen ne suit la logique du rapport Bruguières. Au moment où Kigali reproche à la France de protéger des génocidaires, le 28 décembre, quatre rwandais étaient arrêtés par les autorités britanniques et accusés d’incitations au meurtre lors du génocide. En France, aucun des rwandais génocidaires présumés, résidant en France, n’ont été, ces dernières années, arrêtés ou condamnés. C’est le cas de Bucyibaruta, ancien préfet de Gigonkoro, exilé en France et recherché par le TPIR (tribunal pénal international sur le Rwanda), après d’autres, comme Munyeshyaka, Serubuga, Bizimungu, impliqués dans le génocide, laissés libres, non poursuivis, acquittés ou leurs dossiers classés. Certains ont même obtenu le statut de réfugiés. Les procédures judiciaires liées au génocide font ressortir de nouveaux éléments. 105 documents de la DGSE relatifs au Rwanda ont été déclassifiés et versés à l’instruction devant le Tribunal aux armées. Le Monde en donne un aperçu instructif : les fins limiers de la DGSE n’ont pas vu de « génocide », mot qu’ils n’emploient pas. Il n’ont rien vu et rien à dire sur l’attentat contre l’avion d’Habyarimana, devenu pourtant pour Bruguières la clé de tout. Par contre, ils ont vu que « le capitaine Barril, dirigeant de la société Secret, exerce, en liaison avec la famille de l'ex-président Habyarimana (...), réfugiée à Paris, une activité remarquée, en vue de fournir des munitions et de l'armement aux forces gouvernementales. » Paul Barril était en effet au Rwanda autour du 6 avril pour un contrat de vente d'armes conclu en mai 1993 par le gouvernement de Kigali avec un marchand d’armes français, Dominique Lemonnier.

Au Rwanda, la Commission nationale d’enquête sur le rôle de la France dans le génocide a auditionné de nouveaux témoins ; Isidore Nzeyimana, ancien membre des ex-Forces armées rwandaises (ex-Far), formé à l’artillerie lourde, a indiqué qu’au début de la guerre, les Français ont « outrepassé le mandat de coopération militaire » en fournissant à l’armée rwandaise « le système de communication militaire, de nouveaux hélicoptères à infrarouge, ainsi que des blindés». « A l’époque, les soldats français ont voulu lancer des bombes à phosphore sur le FPR dans les maquis de la forêt des volcans et c’est le gouvernement rwandais qui s’y est opposé en raison des ravages potentiels de cette arme sur l’environnement, notamment le parc naturel »... Jean Damascène Kaburame, des ex-Far, a confirmé que « les Français ont formé les miliciens Interahamwe et ont fourni des armes aux civils dans la stratégie d’auto-défense civile. Ces entraînements étaient donnés essentiellement à Gabiro. » Deux Rwandaises, venues se mettre sous la protection de l'armée française pendant le génocide, ont accusé des militaires français de l'opération "Turquoise" de les avoir violées : « Les Français avaient pour habitude de venir chercher dans les tentes abritant des réfugiés des jeunes filles, dont moi-même, pour leur donner de la bière et des cigarettes. Une fois saoules, ils avaient des rapports forcés avec nous, un grand nombre de soldats français, dont certains prenaient des photos de nous ».

Le président du Rwanda, Paul Kagamé, a déclaré fin novembre : « l’heure est venue de mettre fin à l'ingérence de la France dans les affaires internes des Rwandais », « il est temps de substituer une autre culture africaine à la Francophonie ». Il a critiqué la politique du gouvernement français dans ses anciennes colonies, et pas seulement au Rwanda : « non seulement il a soutenu le génocide perpétré au Rwanda en 1994, mais également joué un rôle en faveur des violences survenues dans plusieurs pays africains », ajoutant : « Nous pouvons, nous aussi, émettre des mandats contre des officiels français impliqués dans le génocide. Contre d'anciens militaires et des responsables politiques. Je vais donner un exemple : Dominique de Villepin était à l'époque au cabinet (directeur) du ministre des Affaires étrangères ».

De leur côté, les militaires français qui ont participé à l'opération « Turquoise » ont fondé une association pour «rétablir la vérité» et « défendre les militaires » si ceux-ci venaient à être cités à comparaître. Le général Lafourcade, qui fut le commandant de cette opération, est le président de l'association France-Turquoise, dont les membres sont « fiers de ce que nous avons fait au Rwanda » et considèrent les plaintes déposées comme « intolérables ». Lors de la première conférence de presse de cette association, à l'Assemblée nationale le 6 décembre, ils étaient entourés de responsables politiques et de journalistes en un surprenant aréopage d’avocats improvisés : Bernard Debré, ministre de la coopération en 1994, Pierre Péan journaliste, auteur du livre qui a inspiré le rapport Bruguières, Bernard Lugan historien d’extrême-droite, le député UMP J. Myard, mais aussi le député PS Henri Emmanuelli. Jusqu’à quand la gauche libérale couvrira la politique mitterrandienne au Rwanda ?

Afriques en lutte, Janvier 07

15 décembre 2006

GENOCIDE AU RWANDA : la France empêtrée dans sa complicité

En 1998, plusieurs articles du journaliste Patrick de St Exupéry dans Le Figaro et le travail de plusieurs associations conduisent à l’ouverture d’une mission d’information parlementaire sur le rôle de la France dans le génocide. C’est à ce moment que le juge Bruguière est saisi d’une plainte concernant l’attentat contre l’avion du dictateur Habyarimana. Cette procédure judiciaire a notamment permis que Paul Barril, ex-super gendarme de l’Elysée toujours très lié aux services secrets et qui était sous contrat avec les génocidaires pendant le génocide, ne soit pas entendu par la mission parlementaire.

Le rapport Bruguière, périodiquement annoncé comme imminent depuis 2000, sert à faire diversion par rapport à la question de la complicité de la France, comme en 2004 sous le plume de Stephen Smith (Le Monde), au moment de la 10ème commémoration du génocide. Dans la propagande négationniste, activement relayée en France et dont Pierre Péan constitue un bon exemple, il s’agit même d’inverser les responsabilités selon le grossier syllogisme suivant : l’attentat contre Habyarimana a « déclenché » le génocide ; or Kagame est responsable de l’attentat, donc c’est lui le véritable responsable du génocide. Evacuée la question de la planification du génocide par le clan Habyarimana, absous les véritables génocidaires et leurs complices. La responsabilité du FPR est une hypothèse parmi d’autres, mais ce n’est pas la plus pertinente. D’autres hypothèses plus crédibles mettent en avant le rôle joué par la fraction la plus extrémiste du régime rwandais, voir la participation de mercenaires français. Dans son rapport, Bruguière évacue rapidement des éléments pourtant attestés par la mission d’information parlementaire ou le TPIR (tribunal pénal international sur le Rwanda) et qui laissaient ces pistes ouvertes. Il s’appuie principalement sur les militaires ou les services français ou des personnages douteux manipulés par eux. En fait, il n’a mené aucune enquête. Il ne fait que collecter sans éléments nouveaux une version condensée de tous les contre-feux allumés pour relativiser la responsabilité du régime dans le génocide.

Le Rwanda a mis en place une commission d’enquête publique sur la responsabilité française dans le génocide, dont la presse commence à se faire l’écho. Et plusieurs rescapés rwandais ont déposé des plaintes devant le Tribunal aux Armées de Paris qui vont finalement devoir être traitées. Mais la rupture des relations diplomatiques avec le Rwanda tombe à pic, la juge chargée de l’enquête ne pourra se rendre sur place pour entendre les témoins. Dans l’Humanité du 9 décembre, Jean Chatain évoque à juste titre l’hypothèse que la relance de la polémique par le rapport Bruguière a rapport avec la campagne présidentielle qui vient. Empêcher les témoignages de militaires français, bloquer l’enquête sur les plaintes des rescapés, tout cela arrange bien les deux camps opposés autour de Royal et Sarkosy-Villepin, aux affaires conjointement en 1994. On évitera ainsi des interférences dangereuses pour les envolées lyriques sur le rôle prépondérant de la République française dans l’ordre juste du monde. De son côté, Bruguière annonce qu’il sera candidat aux prochaines législatives sous l’égide de Sarkozy. Apolitique, bien sûr.

La France est isolée. Le Rwanda a réagi fortement, mettant en cause la politique néocoloniale française, accusant Villepin et bien d’autres politiques français d’avoir des responsabilités qu’ils veulent cacher, promettant de mener du Rwanda une enquête réciproque et des poursuites judiciaires en riposte. Le Rwanda a été soutenu par tous les pays de la zone est-africaine, jusqu’au principal dirigeant du parti politique au pouvoir au Burundi, ancienne guérilla hutu qui a renoncé à la guerre, qui soutient Kagamé face à la France. En tournée en Afrique du Sud, De Villepin a été boudé par tout le monde, Thabo Mbeki comme Mandela, qui avait un rendez-vous familial... Il est allé seul à Soweto, et a écourté son voyage de 48 H.

A nous de faire entendre une autre voix, en France, pendant les campagnes électorales, aux côtés des rescapés du génocide et de tous ceux qui luttent pour que vérité soit faite sur le rôle de la France au Rwanda en 1994.

Afriques en lutte, décembre 06

10 novembre 2006

Complicité de génocide : nouvelle diversion

Avec l’aval du parquet, le juge antiterroriste vient de lancer des mandats d’arrêts internationaux contre des proches de Kagame, président du Rwanda, entraînant une rupture des relations diplomatiques entre les deux pays. Une affaire d’Etat.

En 1990, le régime rwandais protégé par la France est menacé par le FPR. Le Rwanda devient un laboratoire de l’armée française, qui va y perfectionner sa doctrine de la « guerre totale » (manipulation des masses par la terreur et la propagande), épousant le développement de la logique génocidaire du régime. Le soutien actif des autorités françaises aux génocidaires (soutien militaire, financier, diplomatique et médiatique) s’est poursuivi non seulement pendant le génocide, mais même après la victoire du FPR, aidant les vaincus à préparer leur revanche et menant un travail de sape au niveau international contre le nouveau régime, qui connaît par ailleurs une dérive autoritaire.

Généalogie du rapport Bruguière
En 1998, plusieurs articles du journaliste Patrick de St Exupéry dans Le Figaro et le travail de plusieurs associations conduisent à l’ouverture d’une Mission d’information parlementaire sur le rôle de la France dans le génocide. Celle-ci reconnaitra avoir été victime de manœuvres d’intoxication par les services français, sur la question de l’attentat. C’est à ce moment que le juge Bruguière est saisi d’une plainte concernant l’attentat contre l’avion du dictateur Habyarimana, notamment par la femme du dictateur abattu, réfugiée et protégée en France. Cette procédure judiciaire a permis que Paul Barril ne soit pas entendu par la Mission parlementaire. Cet ex-super gendarme de l’Elysée, toujours très liés aux services secrets, était sous contrat avec les génocidaires pendant le génocide. Le rapport Bruguière, périodiquement annoncé comme imminent depuis 2000, sert également à faire diversion par rapport à la question de la complicité de la France, comme en 2004 sous le plume de Stephen Smith (Le Monde), au moment de la 10ème commémoration du génocide. Dans la propagande négationniste, activement relayée en France, dont Pierre Péan constitue un bon exemple, il s’agit même d’inverser les responsabilités selon le grossier syllogisme suivant : l’attentat contre Habyarimana a « déclenché » le génocide, or Kagame est responsable de l’attentat, donc c’est lui le véritable responsable du génocide. Evacuée la question de la planification du génocide par le clan Habyarimana, absous les véritables génocidaires et leurs complices…

Qui est responsable de l’attentat ?
La responsabilité du FPR est une hypothèse parmi d’autres, mais ce n’est pas la plus pertinente. D’autres hypothèses plus crédibles mettent en avant le rôle joué par la fraction la plus extrémiste du régime rwandais, voir la participation de mercenaires français… Dans son rapport, Bruguière évacue rapidement des éléments pourtant attestés par la mission d’information parlementaire ou le TPIR et qui laissaient ces pistes ouvertes. Il s’appuie principalement sur les militaires ou les services français ou des personnages douteux manipulés par eux. Pourquoi sortir maintenant ce rapport ? Le Rwanda a mis en place une commission d’enquête publique sur la responsabilité française dans le génocide, dont la presse commence à se faire l’écho. Et plusieurs rescapés rwandais ont déposé des plaintes devant le Tribunal aux Armées de Paris qui vont finalement devoir être traitées. Enfin, à la demande insistante du TPIR, qui juge actuellement les principaux responsables du génocide, la France devait laisser témoigner (mais à huis clos et sous plusieurs conditions restrictives) des militaires français, en particulier Grégoire de Saint Quentin, qui a été le premier à accéder à l’épave de l’avion abattu. La France vient finalement de revenir sur son accord, « pour raison de sécurité », après la sortie du rapport …
Et Bruguières annonce qu’il sera candidat aux prochaines législatives sous l’égide de Sarkosy. Apolitique, bien sûr …
Sam Cèze

10 nov 06

26 octobre 2006

Raul Hilberg - Destruction finale

Depuis 1948, Raul Hilberg a fixé la réalité du génocide des Juifs par la description rigoureuse des mécanismes impliquant la bureaucratie (police, armée, administration) de l’État allemand (« La Destruction des Juifs d’Europe », Gallimard, « Folio histoire »). Ce livre, référence mondiale sur la question, est aussi l’histoire de la conscience collective face au génocide. En septembre dernier, au Centre Pompidou, Hilberg exposait que son travail, s’il avait pu le continuer, aurait cherché à déterminer la quantité de pauvres et de riches parmi les victimes juives, concluant que celle des couches pauvres avait été, en proportion, plus importante.

Au xxie siècle, y a-t-il une spécificité du génocide des Juifs d’Europe par rapport au génocide rwandais ?
Raul Hilberg - Quand, il y a environ dix ans, se déroula, au Rwanda, le massacre des Tutsis, je fus frappé par le fait que cela arriva par surprise, que c’était inattendu. Il y a de nombreux pays en Afrique : aux États-Unis ou en Europe, les gens ont même des difficultés à trouver ces pays sur une carte - particulièrement les États enfermés dans les terres, tel le Rwanda, petit pays habité par deux communautés, l’une tutsie, l’autre, quantitativement majoritaire, hutue. Dans le monde occidental, on ne comprenait pas pourquoi ces gens s’engagèrent dans une confrontation hostile. Après tout, ils parlaient la même langue et le pays, christianisé, était catholique. Ce n’était pas le facteur linguistique ou religieux qui pouvait fournir les raisons du conflit, si tant est qu’un conflit surgisse. Jusqu’à ce que, bien sûr rétrospectivement, on découvre les racines de l’antagonisme entre Hutus et Tutsis. J’ai noté également que l’Europe a été instrumentalisée par un groupe, dans le but de réduire l’autre à néant.
Même si des massacres ont pu avoir lieu dans les années qui ont suivi la période de l’après-guerre, tel au Timor-Oriental, dans d’autres pays reculés ou au Cambodge, le Rwanda a cette particularité qu’on y a massacré des hommes, des femmes et des enfants, dans le seul but de ne pas en laisser un seul survivre. La troisième caractéristique, qui coïncide avec le désastre survenu pour les Juifs d’Europe, c’est que cela s’est déroulé sans affecter les pouvoirs en place en Europe. Je le mentionne dans le dernier chapitre de mon livre : quand la Deuxième Guerre mondiale prit fin, à la libération des camps, les détenus dirent : « Plus jamais ça », « Nie wieder ». Cette notion du « Plus jamais ça » a été incorporée dans les conventions internationales pour décider de ne pas rester sans intervenir si un fait semblable se répétait... Eh bien, cette fois, cela s’est reproduit. Personne, en aucune manière, n’est intervenu pour l’empêcher. Si, pendant la Deuxième Guerre mondiale, on a fourni l’excuse de la priorité donnée à la guerre pour ne pas aider les Juifs, il n’y avait pas de guerre pendant le désastre du Rwanda. Pour moi, cette dimension est d’une importance suprême.
Le fait génocidaire n’est-il pas banalisé par la multiplication de ses représentations (cinéma, télévision...) ?
R. Hilberg - Le nombre de médias grand public - romans, mais particulièrement télévision et films de cinéma - qui prennent pour objet la question de l’holocauste est devenu important. Un livre peut être lu, en particulier un livre comportant des notes et annexes comme le mien, par des milliers de gens ou même par des dizaines de milliers de gens. Un film sera vu par des millions de gens. Aussi, cela engage d’énormes implications si le sujet apparaît à la télévision ou au cinéma, ou même dans un roman à succès. La question qui se pose et qui devient importante est de savoir si, dans une représentation fictionnelle, ou même dans une sorte de reportage, l’histoire est submergée . La réponse est que des faits d’une extrême complexité sont abandonnés par nécessité, parce que le temps à l’écran est très limité et que ce n’est pas possible d’y intégrer les sources matérielles qu’on trouve dans ce qui est imprimé. Le film de Lanzmann, Shoah, après montage intégral, dure neuf heures, mais si vous lisez le livre, il s’agit d’un livre court qui inclut tout ce qui est dit dans le film. Qu’il s’agisse de films de fiction, de romans ou de documentaires, ils sont une condensation, une simplification de faits historiques, et nous devons reconnaître que les gens absorbés par le travail et la vie active n’ont pas le temps de lire toute la complexité des mesures impliquées dans la destruction massive de gens. Ils ne peuvent en extraire qu’une vague idée, essentiellement celle que ce fut la mort de millions de gens - spécialement dans un film. La fiction prend pour point central l’individu et, dans le processus de décision, c’est toujours l’impact que les mesures de destruction ont sur lui qui est montré. L’intérêt du lecteur se portera sur les victimes ou sur les bourreaux. Il y a une différence fondamentale entre un livre de recherche sur le sujet et un livre qui remporte un succès.
Pouvez-vous revenir sur votre titre : l’usage du mot destruction dans la définition de l’entreprise génocidaire. Que pensez-vous de l’usage plus courant de mots tels extermination ou holocauste ?
R. Hilberg - J’ai choisi le mot destruction parce que c’était un mot neuf et juste. Je ne voulais pas de mot qui porte accusation d’un côté ou ces mots qui, en anglais, impliqueraient que les Juifs sont des sous-hommes. Le mot extermination, en anglais, se réfère à la vermine. Il y a des entreprises spécialisées dans l’extermination des cafards ou des rats et qui sont appelées entreprises d’extermination. Puisque j’écris en anglais, j’ai rejeté le mot extermination. Quant à holocauste, c’est un mot qui vient de l’Antiquité. Il a des racines dans les pratiques religieuses et veut dire brûler en totalité. Il y a un élément dans la description qui peut conduire à utiliser le mot holocauste parce que les corps des Juifs ont été brûlés après avoir été assassinés, c’est ce qu’on voit en ouvrant les fosses ou dans les camps à Treblinka, à Sobibor, à Auschwitz... L’origine du mot rappelle quand même ce sacrifice religieux, où les hommes tuaient un animal et l’offraient aux dieux. Quand les anciens Grecs qui, pour la plupart, étaient paysans, offraient un animal en sacrifice afin d’éviter que la colère des dieux, ils devaient sacrifier l’animal en entier. C’est là l’origine du mot holocauste. Et ce n’est pas un mot pour moi, car je rejette l’idée que les Juifs aient été sacrifiés. À l’intérieur de la communauté juive, cette notion de sacrifice existe encore aujourd’hui et je la rejette parce que, sur le fond, je suis athée.
Propos recueillis et traduits par Laura Laufer

Rouge 2006-10-26

7 avril 2006

Justice pour les victimes du génocide au Rwanda.

Communiqué de la LCR. Le 7 avril 2006, à l’appel de plusieurs associations et organisations politiques, un rassemblement aura lieu au Trocadéro à 14h00 à la mémoire des victimes du génocide des Tutsis d’avril 1994. La LCR s’associe à cette initiative pour qu’enfin le rôle néfaste de la politique de la France au Rwanda soit reconnu, une politique néocoloniale de soutien jusqu’au boutiste au pouvoir génocidaire du Hutu power. Plus de 12 ans après le dernier génocide du XXe siècle, la justice n’a pas encore été rendue à ses 800000 victimes. Au contraire, nous assistons aujourd’hui à un déchaînement médiatique contre la vérité dont le livre de Pierre Péan en est le dernier épisode. La Françafrique a raison d’avoir peur : le temps de l’impunité est révolu. Une plainte contre des militaires français pour complicité de génocide intentée par des survivant-e-s rwandais et soutenue par la Commission d’Enquête Citoyenne suit son cours judiciaire. La LCR veillera à ce que raison d’Etat n’enterre pas une fois de plus le silence des morts et la souffrance des survivants. Quelque soit l’issue de cette épisode judiciaire légitime et indispensable, la LCR continuera d’être solidaire avec toutes les victimes de la politique impérialiste de la France en Afrique. Le 6 avril 2006.

19 février 2005

RWANDA - Imprescriptible, L’implication française dans le génocide des Tutsis rwandais est portée devant les tribunaux.

Pour la première fois dans l’histoire du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), un témoin a mis en cause publiquement des militaires français : « Vers fin 1992, dans une forêt près de Gabiro (Est), des miliciens interhamwe recevaient un entraînement militaire. Ils étaient formés par des militaires rwandais mais aussi par des instructeurs militaires français qui dispensaient les techniques de survie. Les miliciens s’y relayaient par cohortes de 500 à 600. [...] Vers fin mai 1993, j’ai vu à deux à trois reprises des miliciens s’entraîner au camp de la garde présidentielle. Les instructeurs étaient des militaires rwandais mais aussi des militaires français » (Fondation hirondelle, 13 janvier 2005, repris par Billets d’Afrique, bulletin de l’association Survie).
Ce que la France avait voulu éviter, depuis dix ans que se traîne l’interminable procédure du TPIR, est désormais posé publiquement devant la justice internationale. Cette déposition intervient dans le même temps que la parution en France de deux ouvrages qui apportent de nouveaux éléments. Avec L’Horreur qui nous prend au visage, l’État français et le génocide au Rwanda1, les éditions Karthala publient, sous la coordination de François Xavier Verschave et Laure Coret, les travaux et débats de la commission d’enquête citoyenne qui s’est tenue en avril 2004 à Paris.
Un autre ouvrage fera date, Imprescriptible, de Géraud de la Pradelle2. Dans son avant-propos au livre, Mehdi Ba en résume la portée : « [...] Du 22 au 26 mars 2004, [Géraud de la Pradelle] a accepté de présider la première session de la commission d’enquête citoyenne sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsis rwandais (CEC) [...]. L’ensemble des informations synthétisées et discutées à cette occasion [...] ont projeté ce juriste, spécialiste du droit humanitaire de la guerre, agrégé de droit privé et de science criminelle, dans une histoire française qu’il ne soupçonnait pas. [...] Il ignorait [...] que le génocide des Tutsis du Rwanda portait l’empreinte de nos guerres coloniales ; que son pays s’était, pour un empire, laissé entraîner dans l’engrenage qui a abouti à l’extermination d’un million d’innocents. [...]
« La stupeur passée, Géraud de La Pradelle a traduit la masse d’informations réunie par la CEC dans une perspective qui lui est familière : celle du droit. [...] jusqu’au plus haut niveau de la hiérarchie, les agents de l’État français ayant joué un rôle dans ce génocide sont susceptibles d’être un jour traduits devant les tribunaux nationaux, voire devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda. L’éventail des crimes pouvant leur être reprochés donne le vertige : génocide, complicité dans le génocide, entente en vue de commettre le génocide, crimes contre l’humanité, crimes de guerre.
« [...] Géraud de La Pradelle interroge une conception sacralisée du pouvoir lui semblant tout droit issue de la monarchie ; une vision dans laquelle le sommet de l’exécutif peut, à bon droit, décider seul d’engager la nation dans un génocide, tout en se dispensant de rendre des comptes aux citoyens qui l’ont investi. Il met en question une démocratie sans contre-pouvoir réel, où le Parlement et la presse tiennent les rôles de figurants ; un pays où une “armée dans l’armée” - le Commandement des opérations spéciales, véritable “légion présidentielle” - peut mener des guerres secrètes à l’insu du Parlement et du peuple souverain. Pour combien d’années encore ? »
Des magistrats sont d’ores et déjà saisis de plaintes pour génocide et complicité dans le génocide visant des ressortissants français. L’heure des comptes approche, l’imprescriptibilité exclut toute échappatoire. La mémoire des victimes rwandaises, les leçons de ce génocide après celui des Juifs où l’État français s’était déjà trouvé compromis, la prévention de futurs crimes de masse, en Afrique ou ailleurs, l’avenir de la démocratie en France imposent de faire la vérité.
Alain Mathieu
1. L’Horreur qui nous prend au visage, l’État français et le génocide au Rwanda, Karthala, 588 p., 32 euros.
2. Imprescriptible, de Géraud de La Pradelle, Les Arènes, 188 p., 19,90 euros.

2005-02-18

1 avril 2004

Dix ans après le génocide - L'inavouable dérive

Il y a dix ans, au Rwanda, le génocide de la population tutsie et l'élimination des opposants hutus firent près d'un million de morts. Les grandes puissances abandonnèrent en un "huis clos" atroce les victimes face à leurs bourreaux.
Le génocide de 1994 au Rwanda fut arrêté par la victoire militaire du FPR (1), tandis que la France aidait les criminels avant, pendant et après ce génocide. Les témoignages abondent, exigeant que vérité soit faite et justice rendue. Avec deux livres clés rassemblant l'un, des témoignages de rescapés, l'autre, de bourreaux (2), le reporter Jean Hatzfeld pose une borne infranchissable à toutes les tentatives de relativiser le génocide et son sens, l'extermination planifiée d'une population. "Lorsque, dans la nuit du 6 au 7 avril, six ou sept heures après l'explosion de l'avion [du président rwandais Habyarimana], le feu vert fut donné par un groupe restreint, l'armée, la police, l'administration étaient opérationnels. En Allemagne comme au Rwanda, le génocide fut le projet d'un régime totalitaire, durablement au pouvoir. L'élimination du Juif, du Tzigane ou du Tutsi est évoquée dans leur programme politique dès leur accession au pouvoir et répétée dans les discours officiels. Le génocide est planifié par étapes cumulative. "
Un génocide concédé
Mais en France, depuis dix ans, cette vérité est en permanence harcelée par la négation et le révisionnisme (3). Le génocide est "concédé", un "détail" au milieu d'un prétendu atavisme africain de violences ethniques, relativisé face aux morts et aux souffrances des conflits du continent. En novembre 1984, Mitterrand inaugure la formule en parlant de "la guerre civile et des génocides qui s'en sont suivis", ajoutant avec cynisme qu'"on ne peut empêcher un peuple de s'autodétruire" ! Ainsi naîtra la théorie du "double génocide". Quand, en septembre 2003, l'actuel ministre Dominique de Villepin évoque lui aussi "les génocides" au Rwanda, un simple pluriel qui indique qu'il fait sienne une logique de négation, un autre reporter, Patrick de Saint-Exupéry, du Figaro, est rattrapé par ce qu'il a vu en 1994 au Rwanda. Taraudé par la nécessité d'expliquer l'incroyable implication française, il publie cette semaine L'Inavouable, la France au Rwanda aux éditions Les Arènes. Sa lecture est indispensable. Il apporte des témoignages de militaires français qui, découvrant lors de l'opération "Turquoise" la réalité horrifiante du génocide, craquent en prenant conscience qu'ils ont organisé les tueurs. Il met en perspective l'ensemble des éléments rassemblés et ceux contenus dans le rapport de la mission d'enquête du Parlement français de 1998, qui conclut à un "non-lieu" pour les responsables français mais qui soulève une partie du voile.
Car depuis 1990, toutes les unités appartenant aux forces spéciales avaient débarqué au Rwanda. Paras, légion, infanterie de marine, commandos... "Nous sommes là pour dix ans" assurait leur commandant. Ils créent dès 1992 une hiérarchie parallèle au sein de l'armée française, le commandement des opérations spéciales, qui ne rend compte qu'à l'état-major particulier de l'Elysée. Malgré des rapports officiels relatant les massacres réguliers organisés contre les Tutsis, à Paris on soutient le "premier cercle", le "noyau dur " au sein du gouvernement rwandais, "qui ne voit comme seule issue pour se maintenir au pouvoir" que "la préparation du génocide" (rapport du Parlement). Et ils conseillent, organisent une armée qui démultiplie ses effectifs, forment les milices "interhamwe", mènent une "guerre psychologique" où on manipule l'humain par la haine, les peurs et l'ethnisme, livrent des tonnes d'armes, s'engagent dans les combats, participent au tri sur les barrages de ceux qui portent la mention "Tutsi" sur leur carte d'identité, donc "suspects", interrogent les "prisonniers". Un des plus hauts officiers, au coeur du pouvoir à Paris, s'inquiètera du rôle de Paul Barril, ancien de la cellule antiterroriste de l'Elysée en mission officieuse, qui signe avec le gouvernement des tueurs un contrat de 1 200 000 dollars, appelé "Opération insecticide". Et ce sont d'autres hauts officiers qui livrent une des clés de cette opération "grise" des forces spéciales de l'armée française.
Cette armée coloniale, humiliée en Indochine, battue en Algérie, voit, au début des années 1990, l'ex-Empire de l'Afrique francophone partir à vau-l'eau. Ses généraux prétendent détenir une recette imparable : une doctrine militaire de guerre "anti-subversive" appelée "guerre révolutionnaire", qu'elle a forgée contre le Viêt-minh, appliquée en Algérie, enseignée aux officiers tortionnaires argentins et chiliens, aux officiers étatsuniens pour leur guerre à Saigon. Pour détruire les mouvements "politico-militaires", quelques principes : déplacements et encadrement de populations à grande échelle, fichage systématique, milices, action psychologique, quadrillage territorial. Elle convainc les responsables politiques à Paris, obnubilés par leurs rêves d'Empire perdu, leur impérieuse obligation de protéger la famille des dictatures franco-africaines. Le Rwanda est offert aux apprentis sorciers de l'état-major comme un champ d'expérimentation. Mais le mélange de cette "doctrine" avec le projet génocidaire du régime sera explosif. Et les mènera à l'abyme. Romeo Dallaire, commandant des forces de l'ONU, souligne un point essentiel : "tuer un million de gens et être capable d'en déplacer trois à quatre millions en l'espace de trois mois et demi, sans toute la technologie que l'on a vu dans d'autres pays, [...] il fallait qu'il y ait une méthodologie" (4). Il fallait à l'Etat qui organisa le génocide la mécanique opérationnelle. C'est ce que Saint-Exupéry démontre dans son livre, documents à l'appui. Sans tenir les machettes, "nous avons instruit les tueurs. Nous leur avons fourni la technologie : notre "théorie". Nous leur avons fourni la méthodologie : notre "doctrine". Nous avons appliqué au Rwanda un vieux concept de notre histoire d'Empire. De nos guerres coloniales".
Briser le silence
Au-delà des alternances gauche-droite, reste en permanence cet état-major d'une armée coloniale, ses traditions et ses folies, pilier d'une Ve République née d'un putsch en Algérie. "A dater d'avril 1993, [...] le gouvernement Balladur va "assumer" - selon le mot de Michel Roussin, alors ministre de la Coopération - l'héritage de la politique rwandaise menée par Mitterrand." Saint-Exupéry rappelle que de Villepin, adjoint de Paul Dijoud aux affaires africaines au quai d'Orsay, fut dès 1992 l'un des acteurs de l'engagement auprès du clan des génocidaires. Depuis dix ans, les responsables français se serrent les coudes, se taisent et pratiquent la désinformation de l'opinion. Briser le silence sur cette dérive honteuse est fondamental (5). Pour empêcher sa répétition. Pour que la France cesse ses ingérences et fiche la paix aux Rwandais qui doivent, fait unique dans l'histoire, inventer les moyens de faire revivre ensemble les victimes et les bourreaux du dernier génocide du XXe siècle.
Alain Mathieu
1. Le Front patriotique rwandais
2. Dans le nu de la vie, Le Seuil, 2003 ; et Une saison de machettes, Le Seuil, 2004.
3. Louis Bagilishya, dans L'Histoire trouée, sous la direction de Catherine Coquio, L'Atalante, 2004.
4. J'ai serré la main du diable, Libre Expression, 2004.
5. Voir le site : .
Plus d'infos : L'association Survie : promouvoir l'accès de tous aux biens fondamentaux, dénoncer les manœuvres et les méfaits de la Françafrique, assainir les relations franco-africaines et combattre la banalisation du génocide. http://www.survie-france.org/
Rouge 2058 01/04/2004

11 avril 2002

La politique impériale de la France en Afrique

Le génocide du Rwanda est l'un des résultats des politiques de l'Etat français vis-à-vis de l'Afrique.
Le 7 avril 2002, un rassemblement s'est tenu au Trocadéro (Paris) pour commémorer le début du génocide au Rwanda, le 7 avril 1994. De nombreux orateurs de différents pays africains se sont succédés pour dénoncer la politique africaine de la France, à l'initiative de l'association Survie.
A cette occasion, Olivier Besancenot a remis la déclaration suivante, faisant entendre une autre voix au milieu du silence consensuel qui entoure la politique africaine de la France dans cette campagne électorale:
Déclaration
"Avril 1994. Je venais d'avoir 20 ans quand commençait le génocide au Rwanda. Comme la majorité des jeunes de ma génération, j'avais appris de nos aînés, qui nous en avaient transmis la mémoire, la terrible leçon du génocide des Juifs perpétré par la barbarie nazie. Tous nous avions la conviction que le devoir de mémoire maintiendrait la vigilance pour que, plus jamais, cela ne se reproduise.
Il fallut se rendre à l'évidence, la vigilance avait été prise en défaut. Sur un autre continent, plus d'un million de femmes et d'hommes tombaient victimes d'une extermination planifiée par un régime totalitaire. Nous avons alors découvert la responsabilité de l'Etat français qui, avant, pendant et après le génocide, apporta son soutien diplomatique, militaire et financier à ceux qui le commettaient. Nous avons compris que les mêmes causes pouvant provoquer les mêmes effets, rien n'empêchait sa répétition. L'appétit de richesses, le mépris pour le sort des peuples, la destruction des services publics, l'accumulation d'une dette plongeant les peuples africains dans la pauvreté, fournissent le terreau sur lequel prolifèrent des régimes prêts à tout pour sauvegarder leur pouvoir et leurs privilèges. Puis nous avons retrouvé le même poison du racisme, la même manipulation des appartenances ethniques, lors des guerres civiles dans les deux Congo, en Côte-d'Ivoire et ailleurs. Retrouvé aussi la même connivence entre ces régimes et leurs protecteurs, les dirigeants politiques et les grandes multinationales qui siègent ici, en France. Nous nous sommes remémoré la longue litanie des massacres coloniaux et post-coloniaux commis par une France impériale, et qui jalonnèrent les luttes de libération des peuples comme au Cameroun, à Madagascar, en Algérie.
"Le Rwanda aurait dû ouvrir les yeux de ceux qui, en France, poursuivent depuis 40 ans une politique de domination en Afrique, sur les plans économique, militaire, politique et culturel. Il n'en a rien été. Le système de domination néocolonial mis en place par De Gaulle est perpétué jusqu'à aujourd'hui par ses héritiers: pillage des ressources africaines, soutien aux pires dictatures, corruption ici et là-bas, vente d'armes alimentant des guerres sans fin. La gauche au gouvernement n'a rien changé, oubliant vite sa promesse de faire l'inventaire de la politique d'un Mitterrand qui restera dans l'histoire le complice d'un régime rwandais qui commit l'innommable. Depuis cinq ans, aucun travail sérieux de mémoire, de vérité et de justice n'a été engagé, le Parlement n'a produit qu'une mission d'information dédouanant l'Etat français de toute responsabilité. [...] Et tous les régimes qui, au lieu de servir leurs peuples, servent d'abord les intérêts de TotalFinaElf ou de Bolloré et qui pratiquent la fraude électorale à grande échelle, bénéficient toujours de la bienveillance de l'Elysée comme de celle de Matignon."
"L'espoir renaît pourtant. A Seattle, à Gênes, à Porto Alegre, s'affirme un formidable mouvement de résistance contre la mondialisation capitaliste et l'oppression des peuples. La jeunesse est à la pointe de ce combat. Un mouvement qui ne doit pas oublier que la lutte contre la mondialisation libérale, quand elle se mène à Paris, passe par une remise en cause de la politique de la France et par la solidarité avec les peuples africains. Un mouvement qui s'étend au continent africain, du Sénégal à l'Afrique du Sud ou au Zimbabwe, contre la dette, les guerres, pour la démocratie."
"La nouvelle génération, en Afrique et en France, se doit de reprendre les combats de ceux qui nous ont précédés, de ceux qui le payèrent de leurs vies, comme Patrice Lumumba, Thomas Sankara, Steve Biko, et des millions d'anonymes.
"[...] Avec vous, je m'engage à transmettre à la nouvelle génération la mémoire du génocide rwandais.
"[...] Le champ de l'action politique est inséparable du combat pour la vie et l'humanité, ce sont un seul et même terrain de reconstruction de nos combats, tous ensemble.
"Nous garderons la mémoire du passé pour construire un avenir de justice, d'égalité et de solidarité. Nos vies valent plus que leurs profits."
Des propositions
Cette prise de position s'accompagne de propositions pour une politique qui marquerait une rupture claire avec celle menée par les gouvernements français pendant des décennies:
• Cesser toute forme d'interventionnisme; retirer les 6 000 militaires français stationnés en Afrique, interdire par la loi les sociétés de mercenaires, ratifier la convention de l'ONU de 1989 contre le mercenariat alors que foisonnent des sociétés privées de sécurité employant anciens militaires français et mercenaires.
• Cesser de soutenir les régimes violents, corrompus et illégitimes, ou arrivés au pouvoir par la fraude électorale.
• Mettre sous contrôle des citoyens, des salariés, des élus, les activités des grands groupes industriels, comme TotalFinaElf, leur refuser toute aide publique et appliquer des dispositions juridiques lorsque leurs activités conduisent à la violation des droits humains, économiques, sociaux, environnementaux.
• Annuler la dette africaine, publique et privée; le Forum social mondial de Porto Alegre ou la conférence de Dakar ont mis en lumière l'illégitimité de dettes nées de l'usure et du pillage pratiqués par les Etats néocoloniaux, les multinationales et les établissements bancaires.
• Rendre aux peuples africains les services publics qui leur sont volés. En échange du rachat de parts de la dette, des groupes comme Vivendi, Bolloré, mais aussi France Telecom, EDF-GDF, SNCF, ont privatisé en rachetant l'essentiel des services publics dans de nombreux pays africains. L'"ouverture au capital privé" des services publics en France sert aussi à privatiser en Afrique!
• Refondre totalement l'aide publique française au développement, dont à peine 1% bénéficie directement aux populations africaines. L'essentiel est détourné, pour des projets aux conséquences écologiques et sociales désastreuses, pour soutenir l'installation ou la reconduite de régimes illégitimes. Cet argent public revient dans les bénéfices d'entreprises françaises et alimente la corruption de la classe politique française. Tout projet d'aide publique doit être soumis aux citoyens français, tout projet doit recevoir l'aval et le contrôle des populations concernées en Afrique. Dans ces conditions, elle doit être augmentée au bénéfice des peuples qui ont subi des siècles de pillage de leurs richesses.
Alain Mathieu

Rouge 11/04/02