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1 mai 2008

GÉRARD JODAR : Répression coloniale en Kanaky

Rouge2250, 01/05/2008

(Photothèque Rouge/USTKE).

Gérard Jodar, 56 ans, préside l’Union syndicale des travailleurs kanaks et des exploités (USTKE, principal syndicat en Nouvelle-Calédonie). Il est également membre du directoire du Parti travailliste, fondé le 2 novembre 2007 à l’initiative du syndicat. À la suite de l’intervention de la police pour briser un piquet de grève, Gérard Jodar a été condamné, le 21 avril, à un an de prison, dont six mois ferme, et à trois ans de suspension des droits civiques. 22 autres syndicalistes ont également été condamnés…

La grève se poursuit à Carsud (transports en commun, une cinquantaine de salariés, Veolia), à Nouméa. Quelle en est l’origine ?

Gérard Jodar – En janvier 2007, la direction de Carsud a signé un protocole d’accord, qui prévoyait des dispositions pour la réintégration de deux salariés licenciés. Le 30 avril 2007, Carsud devait ainsi faire une proposition aux deux salariés et, le 30 octobre, rendre sa décision finale. Mais rien de tout cela n’a été fait. La grève a donc débuté, le 2 novembre dernier. Nous avons installé, comme à chaque fois que l’on fait grève, des cabanes [abris en tôle dotés de l’électricité, NDLR] devant l’entreprise pour tenir le piquet de grève. Depuis six mois, nous sommes sur place 24 heures sur 24 et sept jours sur sept.

Dès le début de la grève, vous subissez les interventions régulières des forces de l’ordre. Mais, le 17 janvier dernier, les choses prennent une autre tournure…

G. Jodar – Ce jour-là, à 2 heures du matin, près de 200 gardes mobiles lancent un véritable assaut contre notre campement. Ils tirent près d’un millier de grenades lacrymogènes, parfois à tir tendu, usent de flash-balls, blessent plusieurs dizaines de personnes, en interpellent de nombreuses autres. Cela a été la guerre pendant dix heures ! Quatorze syndicalistes feront l’objet d’une mise en détention provisoire, jusqu’au 22 février, date à laquelle le tribunal a estimé que la manifestation syndicale était de caractère politique et ne pouvait être jugée en comparution immédiate. À la suite de la répression du 17 janvier, j’ai fait l’objet d’un mandat de recherche et, aidé par mes camarades, j’ai dû vivre, pendant un mois, claquemuré dans les locaux du syndicat afin de ne pas aller en prison.

L’intervention des forces de l’ordre, le 17 janvier, précède de quelques heures le début de la grève générale appelée par l’USTKE. S’agissait-il d’une action préventive ?

G. Jodar – Clairement ! La police assure qu’elle est intervenue parce qu’il y avait entrave à la liberté du travail. Mais c’est précisément l’inverse : il y a eu entrave (routes bloquées, voiture du directeur incendiée, etc.) parce qu’il y a eu cette intervention de la police, qui fait d’ailleurs l’objet d’une enquête de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN).

Dans un pays où les prud’hommes n’existent pas, le Medef local a appelé ses adhérents à sanctionner les salariés qui suivraient la grève générale. Sur quoi s’appuie-t-il ?

G. Jodar – Le Medef juge illégale la grève de solidarité. Il a donc envoyé une lettre à ses adhérents afin qu’ils sanctionnent les grévistes. Mais, redoutant le pire, aucun patron n’a suivi la consigne, à l’exception du président du Medef, Jean-Yves Bouvier, qui, en mal de crédit, a mis à pied sept salariés de son entreprise, CFP (fabrication de tôles et de structures métalliques). Dans la jurisprudence, les grèves de solidarité pure sont illicites, mais nous avons des revendications de portée générale. Dans son préavis de grève générale – pour le 17 janvier, comme pour les autres jours –, l’USTKE a clairement signifié qu’elle appelait à « dénoncer les atteintes aux libertés syndicales et à l’exercice du droit de grève » [la direction de Carsud ayant recours à des intérimaires pour remplacer les grévistes, NDLR]. Dans un rapport, l’inspection du travail juge le mouvement parfaitement légal.

Le 17 novembre, à l’initiative de l’USTKE, le Parti travailliste (PT) a été fondé. Ne cherche-t-on pas, en frappant l’USTKE, à atteindre le PT ?

G. Jodar – Oui. Peu de monde a apprécié la création du PT : ni l’État, ni la droite, ni le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), qui pense que cela divise le mouvement indépendantiste. Bouvier est soutenu dans sa démarche par les hommes politiques de droite qui gèrent la province Sud1. Carsud est une délégation de service public de la province Sud. À ce titre, elle est tenue à certains engagements, et elle doit payer des indemnités en cas de retards ou de dysfonctionnements. Ainsi, pour l’année 2007, Veolia doit payer 300 millions de francs CFP (2,5 millions d’euros). Le président de la province Sud accepte le non-versement des indemnités, à condition que Carsud ne cède pas face aux grévistes, afin d’affaiblir l’USTKE et, par là, le Parti travailliste.

D’autant que, l’année prochaine, auront lieu les élections provinciales…

G. Jodar – Les élections provinciales, début 2009, constituent une échéance très importante. Personne ne veut que nous ayons des élus, dans les provinces ou au Congrès [équivalent, au niveau législatif, de l’Assemblée nationale en France, NDLR]. Le Parti travailliste compte bien se présenter et faire des propositions, notamment concernant la protection de l’emploi local et le rééquilibrage, dans les entreprises, en faveur de la population kanake. Il faut également respecter intégralement les accords de Nouméa (1998), qui prévoient le transfert de certaines compétences [hormis la défense, la sécurité, la justice et la monnaie, NDLR]. Pour l’instant, on a récupéré l’enseignement primaire dans le public. D’autres compétences sont en cours de discussion – enseignement primaire dans le privé, enseignement secondaire… Bien sûr, nous devons entièrement contrôler l’exploitation des richesses minières, dont la Kanaky regorge. La droite locale souhaite que le transfert de compétences échoue, afin de montrer qu’on ne peut pas se passer de la France et de gagner le référendum sur l’autodétermination, que prévoient les accords de Nouméa à partir de 2014.

Le Parti travailliste peut-il avoir des élus au Congrès ?

G. Jodar – Aux municipales, il s’est présenté dans quatorze communes sur 33, et il a obtenu 33 élus municipaux. C’est correct, pour une première présentation !

Quels sont vos objectifs dans l’immédiat ?

G. Jodar – Tant que le conflit n’est pas réglé, on reste sur les piquets de grève, à Carsud comme à CFP. On organise des collectes et des actions de solidarité pour faire tenir les grévistes. Concernant la condamnation du 21 avril, nous faisons appel et nous demandons le dépaysement du jugement.

Propos recueillis par Thomas Mitch

Notes

1. La Kanaky est divisée en trois provinces : Nord, Sud et Îles Loyauté.

27 octobre 2000

Roch Wamytan - Kanaky vivra!

Roch Wamytan est secrétaire général du FLNKS (Front de libération nationale kanake et socialiste), l'organisation indépendantiste du peuple kanak en Nouvelle-Calédonie. En 1991 étaient signés les accords initiés par Michel Rocard. Un nouvel accord, dit de Nouméa, a été signé il y a deux ans, et les institutions sont en place depuis un an et demi. Roch Wamytan était présent à Paris lors de la rencontre entre les organisations indépendantistes et autonomistes.
- Où en est l'application des accords?
Roch Wamytan - Nous avons d'énormes problèmes pour faire respecter par notre partenaire, le RPCR, certains éléments clés inscrits dans les accords, notamment sur la question du gouvernement local, qui devait fonctionner selon le principe de la collégialité. Or le RPCR, qui avait discuté avec nous pendant des mois et des mois et avait signé les accords de Nouméa, a choisi un autre partenaire que nous, à savoir une organisation qui regroupe une scission du FLNKS, pour chercher une autre majorité. C'est un véritable affront puisqu'ils choisissent des responsables sortis du FLNKS, pour des raisons qui sont les leurs, pour s'opposer à nous.
Parti comme cela, l'accord ne pouvait qu'être dénaturé. Des dossiers sont en retard, notamment celui de la définition du corps électoral pour les élections provinciales. L'accord avait bien précisé que ce corps électoral demeurait "figé". Mais sous la pression du RCPR, le Conseil constitutionnel en a donné une interprétation contestable; il considère le corps électoral non pas comme "figé", ce sur quoi nous nous étions mis d'accord, mais comme "glissant", les personnes entrant en Nouvelle-Calédonie à partir de 1999 pouvant voter au bout de 10 ans. Dès lors, nous attendons toujours la réunion du Congrès national (Parlement et Sénat français) qui devrait préciser ce point. Tout cela crée un climat qui n'est pas du tout favorable au développement économique, à l'harmonie et à l'entente des communautés. Nous continuons à lutter pour que le RCPR et surtout l'Etat français respectent cet accord dans l'esprit et la lettre. Ce pacte est un point d'équilibre entre d'une part la légitimité kanake, et d'autre part ceux dont la démarche politique est de défendre la République française en Nouvelle-Calédonie.
- Le scrutin d'autodétermination est reporté à 2014.
R. Wamytan - Un processus est engagé, que nous avons appelé un processus d'émancipation politique, sur 15 ans. Au court de ces 15 ans, il doit y avoir un certain nombre de transferts de compétences de l'Etat vers la Nouvelle-Calédonie, et au bout des 15 ans, quand l'ensemble de ces transferts aura été effectué, sera posée la question de sortir de l'ensemble français ou d'y rester. Le déclenchement de ce scrutin d'autodétermination ne sera pas décidé par l'Etat français, mais par le congrès local de l'île. La population se prononcera, mais elle doit pouvoir le faire en toute transparence et connaissance de l'enjeu qui sera posé à ce moment-là. La question de l'indépendance n'est pas gagnée, il faut continuer à se battre pour que nos populations, nos jeunes, soient bien conscients que nous nous battons pour l'indépendance du pays et que dans 15 ans, il faudra se prononcer là-dessus.
- On a récemment trouvé du pétrole en Kanaky...
R. Wamytan - Cela suscite des espoirs, mais autant d'inquiétudes, quand on connait tous les requins qui tournent autour du pétrole. Des recherches effectuées montrent des traces d'hydrate de gaz, donc de pétrole, sur le plateau continental, à 2000 m de fond. Ils vont passer dans les mois qui viennent à une phase d'exploration sous-marine et définir les possibilités d'exploitation à moyen et à long termes. Avec la venue des grandes compagnies, Total et Elf, on ne peut que s'interroger sur la tournure que prendra notre lutte pour l'indépendance politique, quand on sait le rôle qu'elles ont joué dans les pays qui sont dotés de ces richesses pétrolières.
- Tu reviens de l'ONU...
R. Wamytan - Oui, parce que nous sommes inscrits, depuis 1986, sur la liste des pays à décoloniser, par une résolution de l'Assemblée générale de l'ONU. Régulièrement, nous allons à l'ONU pour pétitionner et être auditionnés par la 4e commission, qui rassemble 189 pays membres. Nous intervenons devant cette instance pour parler de la situation politique, économique et sociale du pays. J'y ai exposé les difficultés que nous rencontrons dans le processus. J'ai interpellé à la fois l'Etat français, sur son rôle d'acteur de la décolonisation, mais aussi l'ONU elle-même, puisqu'elle nous considère comme un pays appelé à être décolonisé. L'accord de Nouméa prenant comme principe, comme fondement, le processus de décolonisation, s'il y des accrocs au processus, l'ONU est tenue d'interpeller l'Etat français. C'est ce que j'ai demandé, vu la situation actuelle. C'est à l'Etat d'intervenir vis-à-vis de ses ressortissants et du RPCR. J'ai aussi plaidé pour que la décade 1990-2000, décrétée par l'ONU décade de la décolonisation, soit prorogée d'une deuxième décade parce qu'il y a de nombreux pays, parmi les 19 qui étaient sur la liste en 1990, qui n'en sont pas sortis. Seuls deux en sont sortis, la Namibie et le Timor oriental, mais à quel prix et dans quelles conditions... En revanche, frappent à la porte de l'ONU un certain nombre d'autres pays qui demandent à être inscrits sur la liste des pays à décoloniser. C'est la demande formulée par toutes les organisations des territoires sous tutelle de l'Etat français dans les DOM-TOM, qui étaient rassemblées à Paris les 29 et 30 septembre (1).
- Quel bilan tires-tu de cette rencontre?
R. Wamytan - Il est largement positif, c'est la première fois que se sont rencontrées toutes ces organisations indépendantistes et autonomistes. Même si les situations sont différentes d'un pays à l'autre, nous avons affaire au même adversaire, l'Etat français. Cet Etat jacobin défend des intérêts qui lui sont propres, et ne veut pas reconnaître nos droits à nous autodéterminer, à être un jour indépendants. Ou alors il fait semblant de les reconnaître, comme en Kanaky. Nous avons décidé d'actions communes pour nous renforcer mutuellement et nous faire entendre vis-à-vis de l'Etat comme vis-à-vis de l'ONU puisque, notamment dans les Caraïbes et dans le Pacifique, nous sommes dans une situation coloniale. Nous faisons aussi appel au peuple français, aux syndicats, aux forces progressistes de la France métropolitaine pour nous appuyer dans cette démarche d'émancipation de nos peuples.
Propos recueillis par Alain Mathieu
1. Voir "Rouge" du 12 octobre.