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8 octobre 2008

SOLIDARITE AVEC LES RESISTANCES SOCIALES AU MAGHREB

C’est bien une perception nouvelle des résistances sociales maghrébines qui se fait sentir aujourd’hui. Au-delà de la contestation légitime de la très sarkozyste Union pour la Méditerranée (UPM), on voit émerger une solidarité avec ces luttes humaines, sociales et économiques. Le contre sommet et l’initiative de la CNT et le meeting « Pour une Méditerranée des luttes», qui se sont tenus cet été en sont des éléments probants. Organisation politiques à la gauche du PS, syndicats, associations de défense des Droits de l’Homme, syndicats étudiants, tous les acteurs majeurs de la solidarité se sont rencontrés pour analyser, agir et avancer ensemble: c’est le rejet sans conditions des politiques néo colonialistes et ultralibérales qui gangrènent cette région du monde. Pour la première fois, les révoltes en cours en Algérie, en Tunisie et au Maroc témoignent d’une réelle convergence: les mêmes causes (chômage, corruption, népotisme) produisent les mêmes effets a Oran, Gafsa ou Sidi Ifni. Le mouvement de colère est porté par les jeunes, diplômés, chômeurs, actifs, étudiants, syndicalistes en rupture avec la ligne officielle de l’UGTT, femmes, et se trouve agressé par des gouvernements autoritaires, répressifs et policiers, soutenus par les impérialismes occidentaux. Cette prise de conscience globale se fait malgré l’hypocrisie, qui confine à la désinformation, des média, qui, quand ils veulent bien les évoquer, dénaturent et minimisent les faits pour ne pas ternir l’image d’un paradis pour touristes.

Un nouvel espace politique se définit a l’échelle de cette région; les formes de ce processus anticapitaliste, internationaliste et solidement ancré à gauche sont en train de se préciser. Et c’est le rôle des travailleurs et des révolutionnaires de soutenir ce combat pour les droits humains et la démocratie. De fait, la question de l’immigration, entachée d’alliances euro-maghrébines toxiques, se pose de façon accrue. Car les enjeux sécuritaires, sous le fallacieux prétexte de contrer le terrorisme, entraînent la maîtrise violente des flux migratoires, et interdisent la libre circulation des populations, surtout les plus pauvres. L’élan de solidarité unitaire mobilise autour des revendications justes, et concrétise la construction d’un front unique de résistance à la répression. Le sort monstrueusement inique réservé aux opposants est cruellement symptomatique de cette lutte pour la dignité. J’en veux pour exemple Ess’gaier Belkhiri, immigré tunisien résidant à Nantes, incarcéré puis libéré au bout d’un mois grâce a la solidarité internationale. Et aussi Zakia Difaoui, militante des droits de l’Homme condamnée en appel a 4 mois 1/2 de prison ferme par les autorités tunisiennes. Dernière tentative en date d’intimidation, preuve de l’inquiétude des pouvoirs dictatoriaux, l’inculpation éhontée, pour financement d’association de malfaiteurs, de Mouhieddine Cherbib, président de la Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des Deux Rives (FTCR), vivant en France.

Il est simplement intolérable que ces régimes policiers menacent les soutiens, criminalisent leur action et tentent sans vergogne de réduire la contestation au silence, à la torture et à la mort. C’est à nous qu’il revient d’exiger la garantie des libertés essentielles et le respect des droits sociaux et humains. A Paris et Nantes, des groupes de travail unitaires sur ces questions ont vu le jour. C’est pourquoi, plus que jamais, il est temps de renforcer l’unité, d’encourager les initiatives communes et de multiplier les campagnes de solidarité, pour ne pas laisser la peur et la résignation détruire cet espoir naissant.

Gisèle F.

TUNISIE : VINGT ANS DE LUTTES DES PRISONNIERS POLITIQUES (1ère PARTIE)


La dictature de Ben Ali et de son parti a contribué à faire des prisonniers d’opinion une question politique centrale. Retour sur la cristallisation d’une revendication, l’amnistie générale, indissociable du combat contre la dictature.

Officiellement, il n’y a pas de prisonniers politiques en Tunisie. La dictature serine imperturbablement depuis vingt ans qu’il n’existe que des prisonniers de droit commun. Effectivement, tous les prisonniers politiques tunisiens ont été condamnés pour des faits passibles des dispositions du code pénal (amendé en 1993 pour y redéfinir le « terrorisme » et incriminer les faits commis à l’étranger), du Code des plaidoiries et sanctions militaires (puisqu’il reste en Tunisie une juridiction d’exception, le tribunal militaire) et enfin de la loi antiterroriste promulguée en 2003. Des Tunisiens par dizaines de milliers ont été jetés en prison pour leurs idées ou leurs appartenances, réelles ou supposées, ou pour avoir simplement prêté main forte aux précédents, car le châtiment est dans ce pays collectif.

Répression tous azimuts


Les années 1990 ont vu l’emprisonnement de milliers de militants du mouvement islamiste En Nahdha et des militants du syndicat estudiantin l’Union Générale Tunisienne des Étudiants (UGTE), proche du premier, au terme de procès de masse ayant débouché sur des peines d’emprisonnement à la perpétuité. Vint le tour de la gauche, essentiellement les étudiants de l’Union Générale des Étudiants de Tunisie (UGET) et les militants du Parti Communiste des Ouvriers de Tunisie (PCOT) ainsi que quelques membres de l’Organisation des Communistes Révolutionnaires (OCR). La répression s’était étendue à des membres du Mouvement des Démocrates Socialistes, représenté au Parlement, de la Ligue Tunisienne pour la Défense des Droits de l’Homme (légale), ou des minuscules Hezbollah ou El Ansar, etc.

Les années 2000 virent l’émergence d’une nouvelle génération aux intentions inconnues, car non organisée au plan national. Aussi le pouvoir fit arrêter préventivement des milliers de jeunes pour "terrorisme" et les jeta en prison, accusés d’avoir voulu rejoindre la résistance irakienne et/ou d’avoir des idées salafistes, renvoya en prison quelques membres de Nahdha, du PCOT. Et pêle-mêle, furent jetés en prison des membres du Parti de la Libération Islamique, du Conseil National pour les Libertés en Tunisie (CNLT), du Forum Démocratique pour le Travail et les Libertés-FTDL (légal) ou du Parti Démocratique Progressiste (PDP) dont le dirigeant a décidé de se présenter à la présidentielle de 2009 et aussi : un journaliste, un avocat, des internautes, des militants des droits de l’homme de la LTDH ou de l’Association Internationale de Soutien aux prisonniers politiques (AISPP), des rappeurs, un humoriste ou un Nassérien, etc. D’autres furent incarcérés pour des appartenances transnationales : combat dans l’armée bosniaque, appartenance au Front Islamique Tunisien, Ahl As Sunna wa Djamaa, Eddawa wat tabligh, Soldats d’Assad Ibn Fourat ou Feth El Islam… En 2008 vint le tour des chômeurs diplômés et des syndicalistes de l’Union Générale Tunisienne de Travail (UGTT) qui avaient soutenu les revendications des précédents, et des manifestants du bassin minier de Gafsa. Quant aux soufis, ils devraient connaître leur sort prochainement !

Torture à tous les étages

Le parcours du prisonnier politique est fait de torture systématique lors de sa garde à vue (intégrant souvent les sévices sexuels et les viols) laquelle garde à vue est en réalité une détention au secret qui prend fin avec la signature d’un procès verbal qu’il n’aura pas lu. Il est écroué dans des conditions inhumaines : pas de lit, pas de lumière, de douche, de soins, interception de son courrier, privation de livres, de visites, mauvais traitements allant des insultes à la torture ou au viol, mises à l’isolement pouvant durer des années, transferts incessants de prison en prison dont le point commun est d’être éloignées du domicile familial. Quand des fratries sont emprisonnées, les frères ne sont évidemment pas dans la même prison. Les membres de la famille sont à leur tour réprimés, harcelés, privés d’emploi ou de droits élémentaires, gardés à vue dans des commissariats les jours fériés, quand ils ne sont pas à leur tour arrêtés et torturés, etc.

Les procès sont entachés d’irrégularités flagrantes et de violations de procédure, les droits de la défense sont bafoués. Deux principes sont souvent violés : la non rétroactivité des lois et l’autorité de la chose jugée. Les morts et les personnes irresponsables pénalement sont déférés, voire condamnés. La règle de la publicité du procès est bafouée. Les plaintes pour torture, crime puni par le code pénal, sont classées systématiquement. Les conséquences : les prisonniers politiques sont atteints de pathologies multiples non soignées, y compris mentales. Aux décès sous la torture s’ajoutent les décès en prison, ou quelques temps après la sortie de prison, Un prisonnier en fin de vie est « chassé » de prison pour ne pas alourdir les statistiques et prié de décéder chez lui.

Double peine des prisonniers politiques


Un ex-prisonnier ne recouvre pas ses droits : il est soumis à un régime d’apartheid et vit dans une prison à ciel ouvert : privation de carte d’identité, de passeport. Impossibilité de suivre des études, interdits professionnel, privation de carte de soins. Régime de « contrôle administratif » pendant des années supposant des pointages réguliers, des assignations à résidence et des descentes de police à domicile, quand ce n’est pas l’éloignement, le bannissement à des centaines de kilomètres du domicile. Des pressions sont exercées sur l’entourage pour empêcher mariages, fiançailles et autres fêtes privées. Surveillance du courrier, d’Internet, du téléphone, souvent coupés. Toute volonté d’escapade hors de l’espace autorisé se traduira par un retour à la case prison pour « infraction au contrôle administratif ». Toute sa famille, déjà persécutée pendant son emprisonnement, continue de vivre à son tour cet apartheid de fait. On comprendra dès lors la fuite et l’exil de milliers d’ex prisonniers politiques et de leurs familles sous des cieux plus démocratiques.

Tous ces prisonniers sont, à l’exception de quelques femmes arrêtées dans le cadre des procès visant le parti de la Nahdha et le POCT dans les années quatre vingt dix, des hommes jeunes. Seules deux femmes (sur 2000 hommes environ) sont actuellement en prison pour raisons politiques, reflétant la place des femmes dans la vie politique mais aussi les modalités d’une répression spécifique aux femmes. Ils sont Tunisiens, à l’exception d’Algériens membres de Nahdha, ou bi-nationaux, fruits de l’exil des Tunisiens ou de leurs engagements : Canadiens, Français, Allemand, Portugais, Bosniaque… Ils sont jeunes : la génération arrêtée en vertu de la loi antiterroriste compte des lycéens (y compris des mineurs), des chômeurs, des salariés précaires, et des étudiants.

Luiza Toscane.
(A suivre dans le prochain numéro : la deuxième partie « Les combats des prisonniers politiques »)

1 juin 2008

Contre Sarkozy et Ben Ali, solidarité Gafsa !


« Moi la tête, vous les jambes. Vous d’accord ? ». C’est ainsi que s’exprime le président Sarkozy dans une caricature publiée sur le blog du Tunisien About Malek Khadroaoui. Elle fait allusion aux propos suivants, tenus par Nicolas Sarkozy en Tunisie fin avril 2008: « Vous avez une main-d’œuvre qui ne demande qu’à être formée. (…) Nous avons beaucoup d’intelligence et beaucoup de formation. » (Sic) Sans même essayer de prendre des gants et de s’adresser à son public tunisien « sur un pied d’égalité » – ne serait ce que pour la forme – Sarkozy avait prononcé un discours une fois de plus rédigé par son tristement célèbre conseiller Henri Guiano. Le même qui avait déjà rédigé le discours de Dakar.

L’ « Union pour la Méditer-ranée » (UPM), grand projet sarkozyen s’il en est, verra officiellement le jour à Paris le 13 juillet 2008. Le régime tunisien est appelé à jouer un rôle de pilier au sein de la nouvelle « Union ». C’est à Tunis qui sera basé le siège des institutions de la future UPM. Sarkozy n’était pas seulement arrivé à Tunis pour renforcer le régime dans son rôle de pivot de la future « Union », mais aussi pour rafler quelques gros contrats « dès sa descente d’avion », comme l’a résumé Libération dans un article sur le premier jour de sa visite. Depuis janvier 2008 est en vigueur un accord de libre-échange entre l’Union européenne et la Tunisie, garantissant la libre circulation des biens industriels. Alors que des pans entiers de l’économie locale sont menacés de ruine, n’étant pas « compétitifs » vis-à-vis des produits venant du Nord, la Tunisie attire en même temps des investissements dans des secteurs « de niche ». Des centres d’appel, où des jeunes (souvent bardé/e/s de diplômes) sont employés à des salaires ridicules pour effectuer une activité monotone et stressante, ou certains fournisseurs de l’industrie automobile s’établissent en Tunisie mais sont tournés vers le marché européen. S’y ajoute le tourisme, dont l’économie du pays reste largement tributaire.
Pour les régions plus « périphériques » du pays, systématiquement négligées par le pouvoir central, il n’y a même pas ces miettes. C’est ce que rappelle, depuis des longs mois, la révolte des populations du bassin minier de Gafsa (au sud-ouest de la Tunisie). Alors que le chômage dans cette région, dont la seule richesse réside dans les mines de phosphate – mais alors que ces dernières n’embauchent quasiment plus, du fait de leur mécanisation -, est endémique et dépasse les 30 %, le népotisme et la corruption dans l’attribution des rares emplois avaient mis le feu au poudre. Conduit par des jeunes chômeurs (dont de nombreux diplômés du supérieur), par les familles des mineurs et des syndicalistes opposants à la ligne officielle de la confédération syndicale UGTT, le mouvement de protestation a fait boule de neige. Il dure depuis début janvier et fait face à une répression de plus en plus sauvage. Début juin, on compte déjà au moins deux morts, un jeune chômeur électrocuté lors d’une occupation (le groupe électrogène occupé par des protestataires ayant été remis sous tension) et un autre tué par les balles de la police. Le mouvement international de solidarité se doit d’être à la hauteur des enjeux.

Bertold de Yon

29 avril 2008

TUNISIE : Les citoyens du bassin minier de Gafsa sous l'étau policier

Depuis des années, la majorité des partis d’opposition tunisienne se consacrent exclusivement, ou essentiellement, à la lutte pour la démocratie politique et abandonnent « les affaires sociales » à la seule Union Générale Tunisienne de Travail (UGTT, syndicat historique) caporalisée par une bureaucratie corrompue et soumise au régime policier en place.

Le champ social/économique reste un grand tabou dans les programmes de l’opposition, certaines formations de cette dernière allant jusqu’à reprendre les mensonges propagés par les pionniers du capital mondial sur le « miracle tunisien ». Les mobilisations et les luttes ouvrières, étudiantes et citoyennes passent souvent à coté de ces partis. C’est ce qui explique l’aspect brusque et inattendu pour eux de la révolte des citoyens du bassin minier de Gafsa. Les crimes économiques et sociaux, cachés ou peu évoqués, du régime de Ben Ali, éclatent alors aux visages de tous et perturbent les plateformes électorales de 2009.


Contexte structurel de la nouvelle révolte

D’abord, parler d’une nouvelle révolte implique qu’elle n’est pas la première et que la région a connu, dans son histoire contemporaine, plusieurs révoltes contre le pouvoir central de Tunis et ses représentants locaux. En effet, depuis l’époque de la Tunisie comme colonie ottomane, les tribus de la région de Gafsa avaient une relation conflictuelle avec le régime beylical. Tout en concluant, parfois, des accords avec lui contre les Deys de l’Algérie, ils gardaient leur autonomie, préservaient leurs territoires, et refusaient de payer les lourdes charges fiscales. Les colons français, quant à eux, n’ont pas trouvé une grande difficulté à soumettre les villes côtières de la Tunisie, plus accueillantes, durant toute leur histoire, vis-à-vis des forces envahissantes arrivant par la Méditerranée. La résistance n’y prend de l’importance qu’avec l’évolution de la classe ouvrière et des intellectuels formés au sein même de la société dominée par le système colonial. En revanche, les tribus de ce qu’on appelle « la Tunisie profonde » ou « de l’horizon » (1) ont été dès le début très hostiles à la domination coloniale, ce qui a imposé aux Français d’être plus méfiants et de conclure des accords moins favorables que prévus avec certains cheikhs de tribus tout en organisant des attaques militaires pour les soumettre, région par région, tribu par tribu. Mais la rébellion contre les colons n’a jamais cessé de se développer dans ces régions souvent montagneuses et isolées du centre des pouvoirs. Le régime bourguibien instauré à la suite des accords de l’indépendance (1956) a eu du mal à en finir avec la guérilla et les insurrections hostiles à sa domination. Il a même pendu ou assassiné plusieurs grands combattants anticolonialistes issus de la région de Gafsa (et d’autres régions intérieures du pays). Un régime sécuritaire particulièrement dur a été instauré pour contrôler ces régions. L’une des plus grandes casernes militaires du pays a été bâtie à Gafsa et elle joue un rôle nettement policier (intervention dans les rues à plusieurs reprises dont l’opération contre des commandos nationalistes à Gafsa en 1980). Depuis, les citoyens de Gafsa se sont plusieurs fois soulevés contre l’injustice d’un régime central qui incarnait la domination de la région côtière et notamment celle du Sahel, en dépit des masques modernistes et populistes dont a tenté de se parer cette dernière. La domination du capitalisme colonial puis dépendant n’a pas développé une société équilibrée et intégrée. Bien au contraire il a maintenu et reproduit les déséquilibres régionaux et les discriminations tribales. La situation n’a pas changé sous le régime policier actuel, qui reproduit les mêmes logiques, régionale et familiale… auxquelles s’ajoute un pouvoir mafieux.

Bien que le bassin minier de Gafsa compte parmi les plus anciennes concentrations ouvrières de la Tunisie, la conscience de classe y reste parmi les plus basses. Pour casser l’unité des travailleurs et faire face à leur tendance indépendantiste, les différents pouvoirs (colonial, bourguibien puis celui de Ben Ali) ont habilement utilisé les rivalités tribales, la combinaison répression/corruption et la démagogie. L’UGTT, relevant elle aussi de la même logique régionale et tribale, contribue activement à maintenir cet état lamentable. La bureaucratie syndicale de l’UGTT reprend les mêmes pratiques et les mêmes traditions que celles des cellules du parti au pouvoir. En effet, les emplois, les services sociaux… et les pouvoirs locaux sont distribués en quotas tribaux. D’ailleurs, cette logique régionale et tribale du sommet aux bases est l’une des spécificités les plus communes entre le Rassemblement Constitutionnel Démocratique (RCD), parti au pouvoir, et son frère rival, l’UGTT.


Contexte conjoncturel : corruption, chômage et misère

Dans une région où, selon les statistiques officielles, le taux de chômage atteint presque le double de celui du pays (2), le seul espoir reste le concours périodique de la compagnie des Phosphates Gafsa. Les jeunes attendaient les résultats de ce concours considéré comme seul accès à l’emploi. Mais, comme d’habitude, l’administration de la compagnie, les pouvoirs locaux et le syndicat des mineurs dominé par des bureaucrates corrompus et des valets du parti au pouvoir se sont partagés les postes qui seraient par la suite vendus, attribués aux proches ou cédés suivant des réseaux clientélistes. Avec la flambée des prix, la misère qui s’abat sur la région, et la mise en cause des acquis sociaux, les luttes courageuses menées par les jeunes chômeurs diplômés ont convergé avec une riposte spontanée des citoyens de la région qui manifestaient leur refus des résultats annoncés, revendiquant leur annulation et prônant le droit au travail et à la dignité. Des syndicats d’employés et surtout de l’enseignement, influencés ou dominés par la gauche, se sont ralliés aux mobilisations citoyennes. Nombre de jeunes chômeurs et de syndicalistes solidaires ont entamé un sit-in dans le local de l’Union Locale du Travail de Rdeyef. Des travailleurs, des jeunes et des femmes ont mis en place des tentes dans la rue et sur la voie ferrée provoquant l’arrêt momentané de la circulation des trains. Les manifestations se sont multipliées depuis le 05/01/2008 dans les trois villes minières de Rdeyef, M’dhilla, Oum Larayes. Les manifestants résistent à l’embargo policier et aux manœuvres de la bureaucratie syndicale incarnée surtout par l’Union régionale de Gafsa et son secrétaire général qui s’oppose ouvertement aux mobilisations et menace les syndicalistes qui ont rejoint les contestataires. L’activité syndicale du membre de l’exécutif de l’Union Locale de Rdeyef, le secrétaire général du syndicat de l’enseignement de base, Adnen Hajji, l’un des principaux leaders du mouvement et membre du comité de négociation au nom des manifestants, a été gelée, dans l’attente de sa traduction devant une « commission de discipline» de l’UGTT, instance de punition et de répression des militants syndicalistes opposants et indépendants.

Après un marathon de négociations avec les pouvoirs sur les revendications des citoyens et de prolongements de la trêve décidée par le comité négociant, les mobilisations ont repris. Cette fois la police entre en action. Nombre de manifestants et de membres du comité de négociation, dont Adnen Haji, Taieb Ben Othman et Bechir Laabidi, tous syndicalistes, ont été arrêtés. Les mobilisations s’intensifient obligeant le pouvoir à les libérer dans un court délai. La solidarité internationale commence à s’élargir sans pour autant influencer le reste des secteurs et des régions du pays, qui ont du mal même à s’informer sur les mobilisations à cause du black out total sur les mass médias.


Conclusion

Pour mieux comprendre les mobilisations citoyens du bassin minier de Gafsa, et surtout son isolement par rapport aux autres secteurs et régions du pays, il ne faut pas se contenter des analyses simplistes et globalistes qui traitent la société tunisienne comme toute société dominée par le système capitaliste sans prendre en compte ses spécificités. Malheureusement la tradition globalisante et simpliste prédomine la quasi-totalité des textes que j’ai pu lire sur le sujet. Les apparences peuvent être trompeuses, la société tunisienne est une société non intégrée, où la domination capitaliste coexiste avec les structures et les formes les plus variées et les plus rétrogrades (tribalisme, régionalisme, clientélisme...). Les pouvoirs centraux, régionaux et locaux ne font qu’accentuer ces déséquilibres qui entravent l’unité des travailleurs et des citoyens du pays. Ces divisions jouent au profit du régime en place et des réactionnaires de tous acabits, qui les renforcent et les instrumentalisent. De plus en plus, elles traversent toutes les instances sociales politiques et éducatives de l’Etat (3), la plupart des partis politiques et des syndicats. Pour bien lutter contre ces aspects/entraves, il faut avant tout les reconnaître, les analyser et s’y opposer en élaborant un programme de lutte qui abolit réellement et radicalement les circonstances et les structures qui les engendrent. La tâche primordiale d’impulser la solidarité de classe et de citoyenneté avec les manifestants de la région du bassin minier de Gafsa est une occasion de vérifier un tel enjeu. La gauche est la force la plus apte, même avec toutes ses faiblesses, pour être le moteur.

Mohamed Amami


Notes

(1) Appellation qui a pris historiquement une connotation discriminatoire envers les tribus des régions intérieures du pays en opposition au « Hadhra » qui voulait dire la ville côtière et surtout Tunis, le Cap bon et le Sahel.

(2) Selon les statistiques officielles le taux de chômage du pays est de 15%, celui de Oum Laraies : <>

(3) La pourriture du régionalisme n’a même pas épargné les universités où les administrations, les professeurs universitaires, les jurys, et depuis les années de la crise de la gauche, les étudiants se divisent en lobbys régionaux. Sans parler …des instances du pouvoir gouvernemental, des pouvoirs économiques, des syndicats des métiers libérales etc...

25 mars 2007

Solidarité avec Jalel Zoghlami

Ancien militant tunisien de l’Organisation des communistes révolutionnaires (OCR), fondateur de la revue Kaws El Karama (« l’arc de la dignité »), militant contre les dictatures de Bourguiba et de Ben Ali, Jalel Zoghlami a connu arrestations, agressions et procès montés contre lui dans des affaires de droit commun, visant à l’empêcher d’exercer son métier d’avocat.

Le conseil national de l’Ordre des avocats tunisien l’a inscrit au barreau en 2005, mais le procureur général auprès de la cour d’appel de Tunis a fait appel de cette décision. Cette nouvelle affaire vise à réduire au silence un opposant, mais aussi à mettre au pas le barreau. Ce dernier est l’un des rares espaces combatifs de la société civile, qui n’entend pas se soumettre, comme l’a montré la mobilisation qui se poursuit pour Mohammed Abbou, avocat emprisonné depuis deux ans pour ses opinions, et l’implication des avocats dans les luttes démocratiques.

Jalel Zoghlami est marié et père de deux jeunes enfants. Se mobiliser pour Jalel Zoghlami, c’est défendre son droit à exercer sa profession, mais aussi défendre l’indépendance de la justice. La solidarité s’organise avec la constitution d’un comité de soutien, dont le porte-parole est l’avocate Radhia Nasraoui, un sit-in prévu à la Maison de l’avocat le 16 mars, à l’occasion de la Journée de l’avocat. L’audience en appel est fixée au 27 mars.

10 mars 2007

Abdelmajid Bouhjila - Prisonnier en Tunisie

Abdelmajid Bouhjila est le père d’Abdellatif Bouhjila, prisonnier politique tunisien condamné le 25 novembre 2000 à dix-sept ans d’emprisonnement pour appartenance à une association non reconnue. En appel, sa peine a été réduite à onze ans. Il en a déjà effectué plus de huit et souffre d’affections rénale, cardiaque et respiratoire. Actuellement incarcéré à la prison de Mornaguia, il a eu recours à de nombreuses et longues grèves de la faim pour faire valoir ses droits élémentaires. Sa situation est suivie par Amnesty International et l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (Acat).

Votre fils fait la grève de la faim à la prison de Mornaguia de Tunis. Depuis combien de temps vous refuse-t-on la visite ?

Abdelmajid Bouhjila - Depuis six semaines. Je me rends chaque semaine à la prison et on me renvoie sans explication. Pourtant, l’administration de la prison continue à tamponner ma carte de visiteur comme si j’avais pu le voir. Abdellatif a commencé sa grève de la faim début novem­bre 2006. Il a eu une crise et, alors qu’ils l’emmenaient à l’hôpital, le chef du pavillon, Taoufik, l’a frappé et il a hurlé. Pour le punir, ils l’ont mis au « siloun » (cachot) pendant dix jours. Il s’est alors mis en grève de la faim. Il m’a raconté qu’ils ont voulu l’alimenter de force. Ils l’obligent à ingurgiter du lait, mais il se débat, il refuse, il recrache. J’ai su aussi qu’ils filmaient ces scènes.

Àquelles fins ?

A. Bouhjila - Ils veulent sans doute montrer qu’ils font leur travail, au cas où... J’ai su que la Croix-Rouge lui a rendu visite, ce qui m’a rassuré. Depuis six semaines, je ne l’ai pas revu, et je pense qu’il est toujours en grève de la faim, car il m’a dit qu’il continuait. Le fait qu’on m’interdise de le voir me prouve qu’il est toujours en grève.

Ce n’est pas la première fois que votre fils est en grève de la faim. A-t-il obtenu des résultats par ces grèves ?

A. Bouhjila - En huit années et demi d’emprisonnement, mon fils a fait 1 100 jours de grève de la faim. Lors de son procès, auquel il a assisté sur un brancard, il était en grève de la faim depuis plus de trois mois. Il a souvent mené de longues grèves de la faim et il a obtenu ce qu’il voulait. Ainsi, lorsqu’il était à la prison de Bizerte, pour nous, ses parents, c’était trop éloigné pour lui rendre visite. Il a donc fait la grève de la faim. Il a été hospitalisé une semaine à Tunis, puis finalement transféré dans une prison de Tunis.

Où habitez-vous ?

A. Bouhjila - À Mégrine. Nous voulions qu’il soit incarcéré à Tunis, pour pouvoir lui rendre visite. De la prison de Tunis, il a été transféré à la prison de Bizerte. Il a fait une grève de la faim d’un mois et demi, puis il a été ramené de nouveau à la prison de Tunis. Il a gagné encore une fois. Et ainsi de suite. Par une grève de la faim, il a obtenu la mutation d’un agent à un autre poste. À une autre occasion, alors qu’il était à la prison de Tunis, il a fait la grève de la faim pour obtenir d’être soigné. Ils l’ont transféré à la prison de Sousse, puis hospitalisé à Sousse. Mais le médecin de Sousse ne pouvait rien faire puisqu’il n’était pas le médecin qui l’avait opéré, et il n’avait même pas son dossier médical, resté à l’hôpital de Tunis. Alors ils ont dû le ramener à Tunis.

Quelles sont les conditions de visite ?

A. Bouhjila - Pour rendre visite, le trajet est très long. Une fois sur place, j’attends d’abord deux heures à l’extérieur, sous le soleil l’été et sous la pluie et le vent l’hiver, puis à l’intérieur. Les parloirs de la nouvelle prison ont été améliorés car avant, je ne voyais même pas mon fils derrière les grillages. Aujourd’hui, il y a des vitres mais on ne peut se parler qu’en utilisant un interphone. La visite ne dure que vingt minutes.

Les conditions pour lui parler sont-elles meilleures lorsqu’il est hospitalisé ?

A. Bouhjila - Quand Abdellatif est à l’hôpital, il est dans une salle avec d’autres malades et la visite dure plus longtemps, jusqu’à une heure. Mais je ne peux pas oublier qu’il est prisonnier : la salle est gardée par plusieurs agents et Abdellatif est enchaîné par le pied à son lit. Et puis, pour avoir droit à cette heure de visite, j’ai une journée entière à passer dans les transports en commun. Car avant de me présenter à l’hôpital, je dois aller à la prison retirer une autorisation de visite à l’hôpital, puis me rendre à l’hôpital qui est quelquefois loin de la prison ou de chez moi. Il m’est arrivé d’être obligé de faire toute la journée des allers-retours entre la prison et l’hôpital, pour ne finir par voir mon fils que vers cinq heures du soir et pour une demi-heure seulement.

Toute votre vie est ainsi centrée sur Abdellatif ?

A. Bouhjila - Il y a huit ans et demi que mon fils est en prison. Je n’ai jamais manqué une seule visite. J’ai 77 ans et suis le seul de la famille à pouvoir le faire. Sa mère a 78 ans et elle est si fatiguée qu’elle ne peut se déplacer chaque semaine.

Vous êtes membre de l’Association internationale de soutien aux prisonniers politiques (AISPP)...

A. Bouhjila - Oui, j’en suis un des membres fondateurs. Et, en tant d’années, j’ai connu beaucoup de familles de prisonniers politiques qui viennent rendre visite à leurs proches. Mon fils a été incarcéré à Tunis, à Bizerte, à Sousse, et enfin à Tunis. Nous avons fondé tous ensemble l’AISPP. Maintenant, j’organise la solidarité avec les familles, à mon tour je les reçois. J’essaie de les aider, j’ai un grand cœur. Je souffre d’entendre ce qu’elles ont à dire. Avec l’AISPP, les familles ont quelqu’un qui les écoute, qui les reçoit. On se parlait déjà devant les prisons, mais maintenant les familles savent qu’elles trouveront quelqu’un à qui parler, maintenant nous nous battons tous ensemble.

Ces derniers mois ont vu un regain d’activité des familles de prisonniers politiques, même une manifestation place de Barcelone à Tunis...

A. Bouhjila - Oui, maintenant, les familles n’ont plus peur. Il y a du défi dans l’air. Cette manifestation était spontanée. Elle a été dispersée aussitôt par la police, comme à chaque fois que les familles se regroupent. Dans la dernière période, beaucoup de familles sont venues se plaindre de ce que leurs enfants avaient été arrêtés, torturés. Les bureaux des avocats ne désemplissent pas. Vous voyez, je n’ai jamais été isolé, ni avant l’association, ni après. Je reçois aussi constamment des cartes de l’étranger, envoyées par des gens d’Amnesty International. Rien qu’en ce début d’année, j’en ai reçu pas moins d’une vingtaine. Je leur en suis reconnaissant.

Vous rentrez à Tunis. Quand a lieu la prochaine visite à Abdellatif ?

A. Bouhjila - Le mardi 27 mars, si on m’y autorise.

Propos recueillis par Luiza Toscane

• Pour écrire à Abdellatif Bouhjila : Abdellatif Ben Abdelmajid Bouhjila N° 40 533, Prison de Mornaguia, 1110 Mornaguia, Gouvernorat de Mannouba Tunisie.

23 novembre 2006

Jean-Pierre Thorn - Allez Yallah !

Dans son documentaire « Allez Yallah ! », Jean Pierre Thorn filme l’aventure de la Caravane des droits des femmes. Marocaines (Ligue démocratique des droits des femmes, LDDF), algériennes, tunisiennes, ces femmes du Sud partent à la rencontre d’autres femmes, dans le Maghreb, mais aussi en France, pour combattre les discriminations faites aux femmes et portées par l’intégrisme religieux. Sous la tente berbère, aide juridique, animations, débats se succèdent. Jean-Pierre Thorn, après le monde ouvrier, la ghettoïsation des banlieues, la double peine, le mouvement hip-hop, s’attache à nous faire découvrir un voyage porteur de nouvelles espérances.

D’où vient l’idée du film ?
Jean-Pierre Thorn - Depuis 2000, au Maroc, des femmes (sous l’égide de la LDDF) font, chaque année, une caravane nationale et plusieurs régionales. Ces militantes se battaient, au début, pour l’application d’une loi qui devait abolir les mesures discriminatoires, telles que la tutelle - une femme n’a pas le droit de se marier sans l’autorisation du père, du frère ou de l’on- cle -, la répudiation - qui jette les femmes à la rue sans droits -, la polygamie et les mariages forcés. En Algérie, avec le code de la famille de 1984, la tutelle continue. Une femme peut être ministre en Algérie, mais elle doit avoir l’autorisation de son mari pour partir et n’a aucun droit sur ses enfants.
Ce groupe de femmes qui avance déployant cette grande tente berbère qui s’ouvre comme une fleur, ce sont les femmes qui se réapproprient l’espace public. Se retrouver sous la tente avec d’autres femmes permet à celles qui sont enfermées de sortir et de prendre conscience de leur force. J’ai commencé à filmer les banlieues lyonnaises, là où j’avais filmé Faire kiffer les anges, et j’ai été frappé par ce retour en arrière du droit des femmes à l’égalité. En filmant en France les copines marocaines, j’ai rencontré Femmes contre les intégrismes, regroupant une quarantaine d’associations, avec des associations de quartier comme à Rillieux-la-Pape, Saint-Étienne, Bron ou des associations nationales comme Voix de femme, qui lutte contre le mariage forcé. Ce qui m’a intéressé, c’est ce côté pluriel, non sectaire, avec la volonté de dépasser les clivages. En France, le mouvement était très petit. En revanche, les copines du Maroc avaient l’expérience, l’énergie, le savoir-faire et la stratégie.
Qu’avez-vous voulu montrer ?
J.-P. Thorn - Très vite, j’ai pris la décision que le film s’articulerait entre le Sud et le Nord, ce qui, avec le montage, permet de faire découvrir le sens de cette lutte par l’association des contraires. Le Sud nous aide à lire le Nord, et vice versa. Avec ces allers et retours, ces télescopages, on s’aperçoit que le Sud est plus dynamique que le Nord. Ici, on abandonne le terrain aux idées archaïques, à des traditions qui sont une instrumentalisation de l’islam, mais pas l’islam. On voit, au Maroc, l’imam du village qui laisse sa mosquée pour accueillir les caravanières, qui invitent toutes les femmes à venir sous la tente. Ici, on subit le travail sectaire de frères musulmans financés par l’Arabie saoudite, avec un projet politique profondément dangereux qui s’attaque aux femmes. Les femmes sont un enjeu dans la conquête des quartiers. Au Maroc, la caravane organise l’alphabétisation, explique le droit des femmes, en disant notamment que la polygamie n’est pas dans le Coran, que le voile n’est pas une obligation non plus. Ici, on est confronté à des femmes perdues qui, le plus souvent, ne connaissent pas leur culture et apprennent le Coran avec différentes interprétations. Des gamines viennent vous dire froidement que la lapidation des femmes est présente dans le Coran.
J’ai trouvé intéressant que des femmes du Sud viennent nous réveiller au Nord. La logique est inversée, et j’ai découvert un mouvement féministe arabe extraordinaire, dont les médias d’ici ne parlent pas. C’est courageux de voir ces femmes arabes qui luttent seules contre l’islamisme. Alors, on a une obligation de solidarité avec elles. J’ai été épaté, au Maroc, de voir le nombre d’a-vocats, de médecins, d’étudiants en médecine qui, sur leur temps libre, accompagnent la caravane dans des lieux où, à 35 kilomètres à la ronde, il n’y a pas de dispensaire. Ils souhaitent que la médecine soit différente de la conception technocratique et font une médecine qui va vers le peuple. C’est cet idéalisme, cette énergie du Sud que j’ai essayé de capter dans mon film.
Ces femmes occupent le terrain des islamistes là où l’État déserte, où les islamistes instrumentalisent la misère sociale. C’est un véritable maillage social qu’elles organisent par des actions de terrain très concrètes - aide médicale, juridique, alphabétisation, informations sur le code de la famille...
J.-P. Thorn - Les militantes font des enquêtes avec un vrai quadrillage, avant de partir avec la caravane en régions. Avec ses 7 000 femmes, la LDDF travaille à des projets d’alphabétisation, les filles n’allant plus à l’école dans le secondaire. Dans les cou-ches populaires, les parents ne les laissent pas partir pour la grande ville. Dans un village très traditionnel, on voit un imam les accueillir en disant que les petites filles doivent aller à l’école. En revanche, dans la ville, où elles organisent l’opération de propreté parce qu’il n’y a pas eu de travaux de voirie, on est dans une municipalité intégriste. Comme il n’y a pas de tout-à-l’égout, il y a des inondations chaque année. Elles ont des techniques très terre à terre. Un barbu explique que l’inondation est due à la colère de Dieu et elles disent : « Non, ce sont les hommes qui n’ont pas pris en charge la maîtrise de l’environnement. » Elles nettoient le quartier avec la population, notamment les jeunes.
Y a-t-il, dans la caravane, des femmes croyantes et pratiquantes et des femmes ni croyantes, ni pratiquantes ?
J.-P. Thorn - Il y a les deux. Leur souci est que des femmes de culture musulmane entendent d’autres interprétations de l’islam que celles des intégristes. Parmi celles qui font de l’alphabétisation, il y en a qui sont voilées, mais qui participent à la lutte pour l’égalité. Les caravanières ne font pas de la question du voile un a priori. À chacune sa foi. Ce qui importe, c’est qu’elles luttent ensemble contre les mariages forcés, contre la tutelle, contre les violences faites aux femmes. Elles inscrivent leur combat dans la permanence d’une lutte de génération. Elles vont vers les petites filles, ce sont ces petites filles qui changeront la réalité. L’espoir, aussi, c’est qu’il va y avoir une nouvelle caravane devant traverser l’Afrique, parce que les femmes africaines se posent aussi ces questions-là.
Propos recueillis par Laura Laufer

2006-11-23

5 janvier 2006

TUNISIE - Faire reculer le pouvoir

La journée du 4 décembre 2005 a été marquée par trois événements qui résument la situation politique en Tunisie : le « congrès » des magistrats tunisiens, la répression à l’encontre d’une manifestation syndicale et la mise en place du Forum du 18 octobre, dans la foulée des grèves de la faim.

L’Association des magistrats tunisiens (AMT) a été le lieu où s’est cristallisée la contestation de la mainmise de la dictature sur l’institution judiciaire, et le canal par lequel s’est exprimée la volonté d’indépendance des juges. Une semaine après son élection, la nouvelle direction de l’AMT a présenté un projet de réforme du Conseil supérieur de la magistrature, et des statuts des magistrats. Dans la foulée, elle a rompu la sacro-sainte neutralité politique des magistrats en signant, le 2 mars, un communiqué dénonçant la présence massive de la police politique au sein du palais de justice. Elle s’insurgeait également contre l’agression d’une centaine d’avocats, venus défendre un de leurs confrères déféré devant le juge d’instruction pour avoir osé critiquer l’invitation d’Ariel Sharon en Tunisie, et qui sera finalement condamné à trois ans et demi de prison.
Auparavant, le pouvoir avait déjà fait son possible pour tuer dans l’œuf la rébellion des juges : mutations punitives de plusieurs membres du bureau exécutif et de la commission administrative de l’association, confiscation illégale du local de l’AMT, sabotage du fonctionnement de ses différentes structures, et enfin le « congrès » organisé par le pouvoir pour éliminer la direction de l’AMT.
Le second fait marquant cette journée du 4 décembre est l’agression, par la police politique, de quelques dizaines de cadres et dirigeants de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), lors de la marche commémorative de l’assassinat de F. Hachad, leader syndical et fondateur de l’UGTT, par le pouvoir colonial français en 1952.
Un tel acte est plutôt rare : c’est la deuxième fois qu’une telle agression est perpétrée contre le cortège syndical depuis la prise de fonction de Ben Ali en 1987. Il est toujours difficile de comprendre les raisons qui poussent un tel pouvoir à humilier un allié fidèle. C’est certainement la marque de son exaspération face, entre autres, à la multiplication des mouvements de grève, des occupations d’entreprises et aux luttes pour le paiement des arriérés de salaires.
Enfin, la réunion, autour des huit grévistes de la faim, de plusieurs composantes de l’opposition, a permis de tirer le bilan de la grève, et surtout de discuter des formes, des moyens et des objectifs des luttes futures. Cette grève est en soi assez significative de l’état de faiblesse de l’opposition face à la dictature. Une opposition qui n’a pas remporté une seule victoire face à Ben Ali, et qui ne cesse donc de reculer sur tous les terrains. En conséquence, elle se trouve réduite à cet « ultime recours pour faire entendre un cri d’alarme sur cette grave dégradation de l’état des libertés ».
Les grévistes de la faim ont décidé de se regrouper, islamistes compris, dans un front unique contre la dictature. À la fin de cette journée du 4 décembre, un Collectif du 18 octobre pour les droits et les libertés a été mis sur pied. Il est constitué par sept partis et mouvances politiques, dont le parti islamiste Ennahdha, ainsi que plusieurs associations et personnalités indépendantes, pour « la liberté d’expression et de presse, la liberté d’organisation des partis politiques et des associations, et la libération de tous les détenus politiques ».
Il a également été décidé la création du Forum du 18 octobre, dont l’objectif est de parvenir à un accord sur un « pacte démocratique », qui garantisse à l’ensemble des Tunisiens l’exercice effectif de leurs droits, de leurs libertés fondamentales, et la sauvegarde de leur dignité nationale.
De Tunis, Fathi Chamkhi

Rouge 2006-01-05

11 octobre 2005

TUNISIE - Ben Ali, assez !

L’ONU a décidé de tenir son Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI) en Tunisie, du 16 au 18 novembre. Depuis, mobilisations et répression alternent sans discontinuer.

Dès le mois de février, l’annonce de la présence au Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI) du Premier ministre israélien, Ariel Sharon, a enflammé les universités. Les manifestants furent violemment réprimés, voire torturés. Un avocat, Mohammed Abbou, auteur de deux articles sur Internet, était kidnappé et condamné à plus de trois ans de prison. Les entraves à la liberté d’association se multiplièrent. La police procéda à l’arrestation et à la torture de plus d’une centaine de jeunes, inculpés en vertu de la loi antiterroriste de 2003, et qui ont rejoint en prison les cinq cents détenus politiques qui y croupissent, depuis quinze ans pour une partie d’entre eux. Des procès se sont succédé, visant une nouvelle génération, celle qui accède à la politique et qui se radicalise, essentiellement sur la question irakienne.
Le printemps fut marqué par la mobilisation inédite, massive et longue du barreau, qui occupa la Maison des avocats, à Tunis, pour réclamer la libération de leur confrère. L’été fut celui des grèves de la faim dans les prisons. Les détenus d’opinion ont politisé leur mouvement, transformant leurs traditionnelles revendications, individuelles et matérielles, en une seule exigence : leur libération immédiate.
L’approche de la tenue du SMSI a suscité de nouvelles mobilisations. Passée la dénonciation de la tenue de ce sommet dans un pays où aucune information ne circule, sinon celle de la dictature, la nécessité de saisir l’opportunité de la venue en Tunisie de délégations mondiales s’est imposée pour entrer en lutte. Le 18 octobre, huit dirigeants d’associations ou de partis politiques déclenchaient une grève de la faim illimitée pour les libertés d’association, de presse et pour la libération des prisonniers politiques, suscitant une large solidarité nationale et internationale. Le pouvoir a laissé faire, se contentant de réprimer les composantes de la société civile qui leur exprimaient leur sympathie (interpellations, tabassages).
La campagne pour la libération des internautes de Zarzis connut un second souffle1. Enfin, une nouvelle génération, décidée à en découdre, orpheline de représentants politiques, a initié un mouvement permanent de protestation, une manifestation en ligne2 aux cris de « Ben Ali, yezzi ! » (« Ben Ali, Basta ! »), le départ de Ben Ali étant la condition sine qua non de la réalisation des revendications démocratiques.
Reste que la dictature ne vacillera pas si le mouvement de sympathie envers les grévistes ne se transforme pas en un mouvement de lutte pour leurs revendications, qui sont celles de tous, et si l’unité exceptionnelle qui a prévalu dans ces mobilisations n’est pas mise au service d’une coordination entre toutes ces initiatives. À nous tous d’œuvrer pour que cette grève ne soit pas celle de la fin, mais celle du début de mobilisations d’ampleur permettant d’en finir avec la dictature.
Luiza Toscane
1. .
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Rouge 2005-11-10

10 février 2005

TUNISIE - Délit de surf

Le mercredi 8 décembre 2004, la Cour de cassation de Tunis confirmait les peines de treize ans de prison pour cinq jeunes Tunisiens que le régime accuse d’appartenance à des réseaux « islamistes intégristes ». Leurs seuls torts : ils auraient utilisé des services d’un web café - lieu particulièrement surveillé par les autorités, Internet étant l’un des derniers espaces de libre expression en Tunisie -, participé à des manifestations au cours de leurs parcours lycéens et fréquenté régulièrement la mosquée. Arrêtés en février 2003, détenus deux semaines au secret et torturés, les jeunes connaissent depuis les conditions d’incarcération des prisons tunisiennes : mauvais traitements, absence totale d’hygiène et de soins, difficultés pour les familles à obtenir des droits de visite...
La confirmation des peines par le rejet du pourvoi en cassation est venue mettre un terme à une procédure caractérisée par l’absence de preuves à charge et de confrontation, et le refus d’audition des témoins. À la suite de ce jugement, l’un des jeunes internautes a tenté de mettre fin à ces jours. Sa mère, Teresa Chopin, domiciliée dans la région parisienne, a réussi à rencontrer son fils le 3 janvier : « Il avait les mains et les pieds rongés par la gale, et des coupures entre les doigts. Il m’a surtout dit qu’il ne tiendrait pas treize ans dans ce trou ! »
Le 10 décembre, un comité pour la libération des jeunes internautes de Zarzis était constitué à Tunis - il en existe aujourd’hui dans plusieurs pays, dont un en France autour de Teresa Chopin et de militants associatifs (). Ce comité a notamment contacté le Premier ministre français pour lui demander d’intervenir en faveur de la libération des jeunes internautes au cours de son récent voyage à Tunis, mais jusqu’à présent la question du respect des droits démocratiques est rarement venue troubler les relations économiques privilégiées entretenues par les gouvernements des deux pays. Le comble de l’ironie est atteint avec la tenue en novembre prochain du Sommet mondial des sociétés de l’information (SMSI), censé lutter « contre la fracture numérique Nord-Sud » à... Tunis, capitale d’un pays où règne la criminalisation de la navigation sur la toile, et où cinq jeunes payent, à titre d’exemple, leur connexion à Internet le prix de la liberté.
Renaud Cornand

Rouge 2005-02-10

28 octobre 2004

Moins de 100 % pour Ben Ali...

Un score de 94, 48 % pour le président tunisien sortant Ben Ali, qui s’était auparavant arrangé pour modifier la Constitution et obtenir un quatrième mandat. Certains osent faire la fine bouche sur l’absence de démocratie en Tunisie alors que Ben Ali avait obtenu 99 % lors des trois derniers scrutins. Le progrès est historique. Certes, il y a plus de six cents prisonniers politiques qui croupissent dans les prisons, certes, l’opposition n’a quasiment pas pu faire campagne, ni tenir de meeting, ni sortir du matériel de propagande, et son représentant, l’ancien communiste M. Halouani, n’a pas atteint 1 %. Mais quand même, passer de 99 % à 94% et même 92 % dans la ville de Tunis, c’est une avancée ! Chirac l’a compris qui s’est empressé de féliciter son collègue tunisien pour son grand succès. Même Staline n’avait jamais pu obtenir un tel score. D’ailleurs tous les observateurs étrangers, ceux de l’Union africaine comme ceux de la Ligue arabe, se sont félicité d’un scrutin « organisé conformément à des critères objectifs internationaux ». La nouvelle chambre élue sera sans doute un lieu de débats démocratiques sans précédent puisque le RCD, parti du Président, obtient la totalité des sièges au scrutin majoritaire. Les autres partis, quasiment tous dans la majorité, en obtiennent le reste. Le parti oppositionnel de M. Halouani (Ettajdid) n’en gardant que deux sur cinq... le prix à payer pour des communistes qui, jusque-là, avaient soutenu le régime... À propos, Raid (l’équivalent d’Attac en Tunisie) va tenir bientôt son congrès, mais de façon clandestine puisque 94,48 % de la population leur a refusé jusqu’à présent toute légalité...

2004-10-28

1 octobre 2004

Tunisie - La liberté recouvrée

Le Raid (Attac-Tunisie) a été constitué à la suite des rencontres internationales organisées par Attac à Paris, en juin dernier. Depuis, le Raid n'a cessé de développer son action et d'étendre son influence, et cela malgré l'hostilité des autorités tunisiennes à son égard. Nous avons rencontré Fathi Chamkhi, président du Raid, récemment libéré.
- Après un mois d'emprisonnement avec Mohamed Chourabi et Iheb El Heni, comment vivez-vous votre libération?
Fathi Chamkhi - D'abord, c'est un sentiment de soulagement et de joie qui nous a envahis à la fin de cette dure épreuve. En effet, l'enfer carcéral tunisien est à la limite de ce que peut supporter un être humain. C'est ensuite le bonheur d'être de nouveau parmi les siens; retrouver nos familles, notre travail, nos amis... La prison nous avait privés brutalement de tout cela et toute relation avec le monde extérieur était désormais limitée à une très courte visite hebdomadaire avec la famille la plus proche, dans des conditions déplorables. Et surtout, malgré les souffrances endurées, nous sommes fiers d'avoir contribué à faire reculer l'arbitraire. Mais il reste beaucoup à faire et je ne peux oublier le millier de prisonniers politiques et tous ceux qui croupissent encore dans des conditions parfois plus terribles que celles que j'ai vécues.
- Que représente cette victoire pour le Raid et pour tout le mouvement démocratique tunisien?
F. Chamkhi - Notre libération est sans aucun doute une victoire pour notre association, ainsi que pour tous les militants de la liberté en Tunisie et pour tous ceux qui, en France, en Suisse, en Belgique, au Maroc, au Canada et ailleurs, nous ont soutenus dans cette épreuve.
Nous avons fait reculer la dictature. Le fait d'avoir contraint le pouvoir à nous libérer de prison dans une affaire politique de ce genre est en soi quelque chose d'important. Même, bien sûr, si notre victoire n'est que partielle: le Raid n'a toujours pas reçu l'agrément légal et les charges retenues contre nous sont maintenues. A ma connaissance, jamais auparavant des prisonniers d'opinion n'ont été libérés avant d'avoir été jugés et d'avoir passé une assez longue période d'emprisonnement. Il faut aussi appréhender cette victoire comme faisant partie d'une série d'autres victoires, telles que la restitution de leurs passeports à des opposants notoires comme le journaliste Taoufik Ben Brik et le porte-parole du CNLT, Moncef Marzouki. D'autres concessions significatives ont été faites: ainsi une réunion publique ayant rassemblé plusieurs centaines de démocrates a pu se tenir à Tunis à l'occasion de la journée internationale de la liberté de la presse.
- Quelles sont les prochaines échéances qui attendent le Raid?
F. Chamkhi - Tous nos efforts sont déjà concentrés sur la préparation du contre-sommet de Barcelone iv en novembre prochain à Marseille. Nous travaillons en collaboration avec Attac-France et Attac-Maroc et des contacts sont en cours pour intégrer dans l'équipe de travail des groupes d'autres pays méditerranéens comme l'Algérie, l'Egypte, l'Italie ou la Grèce... Nous comptons à cette occasion proposer un bilan critique des accords de libre-échange entre l'Europe et les pays du Maghreb (la Tunisie et le Maroc ont déjà ratifié de tels accords) et proposer une alternative, c'est-à-dire un autre projet de partenariat qui ait pour perspective de répondre aux besoins des populations du Sud et du Nord. Nous avons également des travaux en chantier concernant le problème de la dette extérieure ou bien le dossier des privatisations en Tunisie; essentiellement après le coup d'accélérateur qui a été donné à ce processus depuis 1996 et qui a abouti notamment à liquider des centrales électriques et l'ensemble des cimenteries. Nous poursuivons par ailleurs la campagne pour la reconnaissance légale du Raid.
Propos recueillis par Ali Abdallah

30 septembre 2004

TUNISIE - Ben Ali harcèle

À la veille d’un nouveau plébiscite « électoral » de son général-président, le régime de Ben Ali tente à nouveau d’éliminer notre camarade Jalel Zoghlami. Fondateur de la revue Kaws El Karama, plusieurs fois emprisonné pour son appartenance à l’Organisation des communistes révolutionnaires, il venait de rentrer en Tunisie avec un diplôme universitaire lui permettant d’exercer le métier d’avocat. Cette volonté de revenir et de se battre vient de déclencher une campagne répressive. Mercredi 22 septembre, Jalel, son frère Nejib et un ami sont agressés dans un café, puis dans une pizzeria par une dizaine de voyous encadrés par des policiers en civil sur l’artère principale de Tunis. Emmenés au commissariat du secteur de Bab El Bahr, où ils avaient par ailleurs l’intention de porter plainte, ils se sont vus notifier plusieurs chefs d’inculpation recoupant tout ce qu’ils venaient eux-même de subir : port d’armes blanches, destruction de biens d’autrui et violences... Ils sont incarcérés depuis dans les geôles du ministère de l’Intérieur. La provocation a bien été planifiée et orchestrée, comme en témoigne l’article paru dans la rubrique « Faits divers » d’El Chourouk (torchon quotidien de la dictature, daté du 26 septembre), faisant état d’une rixe ayant opposé deux frères, agressifs et en état d’ébriété « aux citoyens et policiers modèles de la capitale ». Jalel risque déjà quatre mois de prison pour avoir, le 6 février 2001... « cassé le feu arrière d’une voiture de police » (à l’heure où il observait une grève de la faim), affaire statuée le 28 septembre.

Rouge 2004-09-30

11 décembre 2003

Tunisie - Chirac soutient le dictateur

Alors que des centaines de prisonniers politiques croupissent dans les prisons tunisiennes, le chef de l'Etat français, une fois de plus, raisons diplomatiques obligent, a apporté son soutien à Ben Ali, cautionnant ainsi un régime dictatorial qui fait peu de cas des droits démocratiques les plus élémentaires.
Jacques Chirac aurait dû prolonger sa visite officielle de 24 heures en Tunisie et faire un détour par la prison de Kef, une petite ville se situant à quelques dizaines de kilomètres de la frontière algérienne. Il aurait pu y rencontrer Lakhdar, Habib, Boujemaa et Abdelahmid Ibrahim, tous frères et cousins, qui se triturent les méninges depuis quelques jours pour essayer de comprendre la fameuse phrase du président français, que les radios tunisiennes repassent en boucle entre deux déclarations de Ben Ali : "Le premier des droits de l'Homme, c'est de manger, d'être soigné, de recevoir une éducation et d'avoir un habitat." La famille Ibrahim, ce sont, en effet, plus de soixante personnes qui, poussées par la faim, ont fui leur village pour se réfugier en Algérie. Manque de chance, la police algérienne les a arrêtés et remis aux autorités tunisiennes. Inculpés pour "constitution d'une association de malfaiteurs, sortie illégale du territoire et organisation de réunions non autorisées", certains d'entre eux ont été jetés en prison, après avoir été sauvagement torturés. Leurs avocats n'ont évidemment pas eu accès à leurs dossiers et leur famille n'a toujours pas été autorisée à leur rendre visite à la prison de Kef, où ils sont enfermés dans d'effroyables conditions (surpopulation, absence de soins, humiliations permanentes...).
Dans cette même prison, Jacques Chirac aurait également pu rencontrer quelques-uns des 600 détenus politiques tunisiens, dont 35 sont enfermés dans l'isolement le plus total depuis plus de douze ans - c'est le cas d'Ali Larayedh, du parti islamiste Ennahda. Des dizaines de ces prisonniers sont en grève de la faim depuis plusieurs semaines. Parmi eux, Lofti Farhat, qui a été condamné à sept ans de prison en 2001 pour "complot contre l'Etat", alors même que ses aveux avaient été obtenus sous la torture. Le 8 octobre dernier, le journaliste Abdallah Zouari, qui avait déjà purgé une peine de onze ans d'emprisonnement, a été condamné à treize mois de prison pour avoir refusé de se soumettre au "contrôle administratif", qui impose un contrôle policier quotidien à des milliers d'anciens prisonniers politiques.
Par-delà le harcèlement dont elle est personnellement la cible, c'est sur l'ensemble de ces persécutions que Radhia Nasraoui a voulu attirer l'attention en entamant une longue grève de la faim (elle en est à près de deux mois), qui met aujourd'hui ses jours en danger. Chirac prétend en avoir "touché un mot" au président tunisien, mais combien de "mots" faudrait-il pour évoquer les arrestations arbitraires, la torture systématique, l'absence de libertés politiques, associatives et syndicales, la falsification des élections et l'ensemble du dispositif qui permet le coup d'Etat permanent de Ben Ali ? Dans quelques mois, Ben Ali se fera "élire" président pour la quatrième fois, après avoir imposé une refonte de la Constitution qui lui permet de briguer deux autres mandats en 2004 et 2009. Il a d'ores et déjà l'appui du président français, de l'Union européenne et des Etats-Unis de Bush, qui voient en lui un allié docile : "bon élève" du FMI, champion de la "lutte contre le terrorisme", garde-frontières efficace pour contrer les candidats à l'émigration clandestine. Si l'on en croit Chirac, les droits humains et la citoyenneté ne sont plus des valeurs universelles : il y a, en ce cas, lieu de craindre que, libéral sur le plan économique et sécuritaire en politique, Ben Ali ne soit devenu un modèle universel.
Aux protestations des démocrates tunisiens, Jacques Chirac n'a trouvé d'autre réponse que celle-ci : "Nous avons aussi un certain nombre de gens en France qui font la grève de la faim, qui ont fait la grève de la faim et qui feront probablement un jour ou un autre, pour une raison ou pour une autre, la grève de la faim." Autrement dit, en Tunisie comme en France, on fait la grève de la faim pour tout et n'importe quoi !
Sadri Khiari
Rouge 11/12/2003

25 juillet 2002

GREVE DE LA FAIM EN TUNISIE - Liberté pour les prisonniers politiques

Radhia Nasraoui, militante des droits de l’Homme et célèbre avocate de tous les prisonniers d’opinion en Tunisie, est entrée, le 16 juillet 2002, dans sa quatrième semaine de grève de la faim...
Le 26 juin, Radhia Nasraoui a décidé de recourir à la grève de la faim illimitée pour protester contre les atteintes à son droit de visite à son mari, l’opposant tunisien Hamma Hammami, condamné en mars 2002 à trois ans et deux mois de prison, après quatre ans passés dans la clandestinité. Elle entendait par cette action désespérée exiger la libération immédiate de son mari et protester contre les harcèlements dont ses trois filles et elle n’ont cessé de faire l‘objet depuis plusieurs années.
Malgré l’approche des vacances d’été et l’ambiance morose qui a suivi en Tunisie le référendum plébiscite du 26 mai dernier, un grand élan de solidarité a entouré l’action de l’avocate. A Tunis, toutes les associations indépendantes et plusieurs partis d’opposition - y compris légaux - lui ont rendu visite à son domicile où elle observe sa grève de la faim. Depuis lundi 22 juillet, des grèves de la faim tournantes s’organisent chez elle pour appuyer son action et ses revendications. En France également, une campagne de solidarité a vu le jour à travers notamment une distribution de cartes postales dans les aéroports parisiens desservant Tunis, une série de réunions publiques et une action coup de poing le 17 juillet, lors de laquelle des militants ont bloqué la circulation avenue de l’Opéra en face de l’office de tourisme tunisien, s’allongeant sur le bitume, pour attirer l’attention sur l’absence de libertés en Tunisie.
En dépit de cette solidarité qui ne cesse de s’affirmer et malgré la dégradation inquiétante de l’état de santé de Radhia, le pouvoir tunisien semble sourd et autiste. Rien d’étonnant à cela, Ben Ali n’a jamais facilement cédé. Il a toujours fallu une grande mobilisation nationale et internationale pour lui arracher la moindre concession, qu’il ne tarde jamais à fragiliser ou trahir par la suite. En témoigne la récurrence des procès d’opinion, du harcèlement policier, des violations grotesques des droits démocratiques les plus élémentaires qui s’abattent sur les militants du mouvement démocratique. Sans oublier les 1 000 prisonniers politiques qui croupissent toujours dans les prisons tunisiennes et dont certains vivent en isolement depuis douze ans, comme c’est le cas de l’un des dirigeants du parti islamiste tunisien Ennahda, Ali Laraïdh.
Il y a, en effet, longtemps que la logique sécuritaire s’est substituée en Tunisie à toute logique politique. Une de ses récentes illustrations a été le score de 99,52 % annoncé à l’issue du référendum du 26 mai dernier, "autorisant" Ben Ali à se représenter encore deux fois à la présidence et lui accordant l’impunité à vie. Cette nouvelle manoeuvre a été facilitée par la conjoncture ouverte par les événements du 11 septembre.
En effet, le renforcement des politiques sécuritaires, au Nord comme au Sud, le renforcement des coordinations policières en Méditerranée, l’érection de la "lutte contre le terrorisme" au rang de nouvelle pensée unique, renforcent la marge de manoeuvre du dictateur Ben Ali. La réapparition depuis le 11 septembre en Tunisie de procès orchestrés par des tribunaux militaires, notamment contre des jeunes tunisiens livrés, souvent au mépris des conventions internationales en matière de droits de l’Homme, par les autorités italiennes et des pays "frères", témoigne de l’acharnement des autorités tunisiennes à exhiber leur adhésion active aux nouvelles exigences post-11 septembre. Pourtant, alors que les autorités crient depuis quatorze ans au complot terroriste islamiste, au premier vrai attentat (celui du mois d’avril contre la synagogue de Djerba), elles ont hésité plus de dix jours pour enfin admettre que c’en était un. On peut y voir le signe de la faiblesse du régime de Ben Ali, son incapacité à gérer les situations de crise. Alors, renforçons notre solidarité à Radhia Nasraoui et exigeons avec elle le droit à la vie, à la citoyenneté et à la liberté en Tunisie.
Olfa Tlili
- Pour soutenir ce combat, envoyer vos lettres à: nasraouira@netcourrier.com.

20 mai 2002

Tunisie - L'opposition démocratique

Notre camarade Sadri Khiari est membre fondateur du Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT) et de la direction du Raid (Attac Tunisie). Depuis deux ans, interdit de quitter le territoire tunisien sous prétexte de poursuites judiciaires au sujet desquelles on refuse de lui donner la moindre information, il s’exprime ici à titre personnel.
- Où en est l’opposition démocratique ?
Sadri Khiari - Laminée par la répression, l’opposition avait progressivement disparu depuis le début des années 1990 jusqu’à la constitution du Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT) en décembre 1998 et la grève de la faim du journaliste Taoufik Ben Brik.
Depuis, malgré les persécutions, quelques espaces de libertés ont été arrachés mais sont à reconquérir en permanence: des associations et des partis se sont constitués, d’autres ont retrouvé un second souffle, des déclarations et des publications sont diffusées sous le manteau ou sur le web, des réunions publiques ont été imposées, d’autres ont été dispersées à coups de matraques. Ces initiatives ne concernent encore que peu de monde, mais le nombre des participants ne cesse de progresser.
Le référendum qui a permis à Ben Ali de modifier la Constitution - qui lui interdisait de présenter sa candidature aux élections de 2004 - a suscité une politisation, et même une radicalisation du discours de l’opposition démocratique. La question des droits de l’Homme reste centrale, mais la remise en cause du régime et de ses institutions prend de plus en plus de place. Ainsi, la revendication d’une assemblée constituante est désormais largement partagée. Si, au sein de l’opposition, les convergences sont fortes, des divergences continuent et continueront d’exister. Il y a deux lignes:
- le "charfisme"(1), qui se présente comme opposé aux islamistes, privilégie la recherche de canaux de négociation avec le pouvoir, misant sur une évolution interne de celui-ci en espérant un petit coup de pouce européen ;
- le "marzoukisme"(2), qui s’inscrit plus nettement dans une perspective de rupture avec le pouvoir actuel, considérant par ailleurs qu’il est possible de trouver des points d’accord avec le mouvement islamiste dans la lutte contre la dictature sans, pour autant, tomber sous son hégémonie.
D’autres courants prétendent représenter une troisième voie mais, en vérité, quoiqu’ils en pensent, ils sont polarisés par l’une ou l’autre de ces lignes. L’unification des démocrates, que certains appellent de leurs voeux, ne se ferait, aujourd’hui, que sur une base plutôt "charfiste".
- La répression est-elle toujours aussi forte ?
S. Khiari - Oui, arrestations, tortures, procès, passages à tabac en pleine rue, persécutions de toutes sortes font partie du quotidien des opposants. Il y a aujourd’hui près d’un millier de prisonniers politiques. Certains, comme le dirigeant islamiste Ali Laaridh, sont dans l’isolement depuis douze ans. Ils ont tous été condamnés à de longues années de prison à l’issue de mascarades judiciaires, comme Hamma Hammami, le porte-parole du PCOT (3). La semaine dernière, le plus célèbre des "cyberdémocrates", Zouhayer Yahiaoui, dit Ettounsi, a été arrêté. Il risque des années d’emprisonnement. Le but de l’opération est d’empêcher que la toile ne devienne un espace de contestation, ce qu’elle est en fait déjà pour une frange croissante de la jeunesse qui se radicalise à travers les forums online.
- Quels sont les liens entre le mouvement syndical et le mouvement démocratique ?
S. Khiari - En même temps que renaissait l’opposition démocratique, un mouvement de contestation antibureaucratique est apparu au sein de l’UGTT, la centrale unique, jusque-là strictement contrôlée par le pouvoir. Cette dissidence a permis d’ouvrir des brèches dans l’appareil syndical et des opposants sont désormais représentés dans certaines instances, y compris au bureau exécutif. Mais leur marge de manoeuvre reste faible. Ainsi, ils ne se sont pas opposés - du moins publiquement - à ce que le secrétaire général de la centrale soutienne le référendum constitutionnel.
En dehors de l’extrême gauche, très active mais brouillonne et souvent sectaire vis-à-vis des démocrates, l’opposition se soucie fort peu du mouvement syndical et, plus généralement, des questions économiques et sociales. Or, une telle attitude ne favorise pas le dépassement du handicap majeur de l’opposition, à savoir la faiblesse de la contestation populaire.
Depuis trois ans, il y a eu, certes, des émeutes de lycéens et de jeunes chômeurs dans le sud du pays, quelques grèves ici et là, mais sans effet d’accumulation. Le mécontentement augmente dans toutes les couches de la population mais ne parvient pas encore à s’exprimer de manière active, ni à s’organiser. Il faudrait agir pour que les tensions sociales qui pointent à l’horizon, dues aux graves problèmes économiques actuels, débouchent sur une véritable mobilisation populaire. L’effort du Raid consiste, justement, à souligner l’importance capitale, du point de vue même de la lutte contre la dictature, de deux choses:
- la question sociale, qui revêt une acuité de plus en plus grande avec les progrès de la libéralisation économique ;
- l’insertion de l’opposition et du mouvement syndical dans la dynamique de lutte internationale que porte le mouvement contre la mondialisation libérale.
Propos recueillis par Charlotte Daix
(1). Du nom de Mohamed Charfi, ancien ministre de Ben Ali, passé à l’opposition.
(2). Du nom de Moncef Marzouki, président du Congrès pour la république.
(3). Parti communiste des ouvriers tunisiens.

15 février 2002

Polie tunisienne - Justice coup par coup

Le 2 février avait lieu le procès d'Hamma Hammami, opposant au régime tunisien. La violence étatique a confirmé, si besoin était, que la Tunisie est loin d'être une démocratie.
Après quatre années passées dans la clandestinité suite à un jugement par contumace le condamnant à neuf ans de prison, Hamma Hammami a souhaité se montrer au grand jour, dans un but politique: interpeller les opinions publiques nationale et internationale. Il a eu droit à un procès. Membre fondateur du Parti communiste des ouvriers tunisiens -organisation interdite-, il n'a jamais cessé, depuis trente ans, de lutter pour la démocratie, de dénoncer la condition de la classe ouvrière et des femmes. Poursuivi pour incitation à la rébellion, il a connu la plupart des prisons tunisiennes.
Tribunal de Tunis, samedi 2 février. Il est 11 h 30 environ. Hammami et sa famille sont accompagnés de délégations regroupant des militants associatifs et politiques de plusieurs pays. La délégation française compte en son sein des militants d'associations de solidarité avec la Tunisie, ainsi que des membres de la LCR et du PCF. Nous sommes tous rassemblés dans une petite pièce où se tient une conférence de presse. La crainte qu'Hamma soit kidnappé par la police de Ben Ali avant son procès est dissipée, les visages s'éclairent, tout se passe presque trop bien. En effet, la veille, après que le Parti démocratique et progressiste -parti d'opposition qui soutient Hammami- a tenu sa première réunion autorisée, ses militants ont tenté de gagner le domicile de l'un de leurs camarades. Des policiers en bloquaient l'accès. Jetée à terre, maître Nasraoui, l'épouse d'Hamma, était violemment battue alors que d'autres hommes de Ben Ali frappaient sa fille Nadia. Les bandes vidéo des journalistes leur ont été arrachées. Impossible de passer.
Nous sommes donc surpris qu'Hamma ait eu accès au palais de justice sans intervention policière. Après la conférence de presse, nous gagnons la salle d'audience où doit se tenir le procès. Celle-ci est remplie de militants d'opposition, de policiers en tenue et d'indics en civil. Espérant vider la salle, les autorités tunisiennes retardent le début de l'audience, initialement fixée à midi. Mais rien n'y fait, nous sommes tous décidés à y assister. Il est environ 14 heures quand le coup de théâtre survient: des policiers entrent, saisissent brusquement Hamma et le traînent hors de la salle d'audience. Après un moment de panique où pleurs et cris se mêlent, les militants se dressent sur les bancs du tribunal, entonnent l'hymne tunisien, puis "L'Internationale". Des policiers débarquent de toutes parts, et les issues du tribunal sont verrouillées. Personne ne sait où est Hamma. Une heure s'est écoulée quand l'assistance, abasourdie, apprend qu'une nouvelle audience est annoncée. La situation est chaotique. Hamma est ramené dans la salle; il déclare avoir été frappé par les policiers après son enlèvement. Sans lui laisser le temps de finir sa phrase, le juge le fait taire et le condamne arbitrairement à la peine de neuf ans de prison qui le menaçait. A la sortie du tribunal, militants et journalistes seront frappés sous nos yeux. Rien n'a changé: la liberté d'opinion, d'expression et d'information n'existe pas en Tunisie.
Lorsque le bus qui emmène la délégation française à l'aéroport s'éloigne, c'est le poing levé que Radia Nasraoui nous salue: "La lutte continue!"
Renaud Orlans

15 février 2001

TUNISIE - Ben Ali, basta!

Interview
Notre ami Jalel Zoghlami est dirigeant de l'Organisation communiste révolutionnaire (trotskyste), ce qui est loin d'être une sinécure au pays de Ben Ali. C'est notamment parce qu'il était emprisonné que son frère Taoufik Ben Brik avait entamé une grève de la faim en avril dernier. Juriste de formation, journaliste, il vient de lancer un mensuel électronique, "Kaws el Karama", aussitôt interdit par le régime tunisien.
- Pourquoi cette grève de la faim?
Jalel Zoghlami - Le 3 février, alors que je marchais dans la rue, j'ai senti sur ma tête un coup d'une extrême violence. J'ai cru qu'une énorme pierre était tombée du ciel. Je me suis retourné, et j'ai vu cinq hommes, armés de barres de fer et de machettes. Après une course-poursuite, j'ai pu me barricader dans une société de location de voitures. Alors que les employés de cette agence menaçaient d'appeler la police, mes agresseurs leur répondaient qu'ils étaient de la police et allaient me tuer. Avec l'arrivée d'autres policiers du quartier, j'ai pu sortir.
J'ai alors entamé, chez moi, une grève de la faim pour dénoncer cette tentative d'homicide. Après être allé à la clinique passer un scanner, je m'apprêtais à faire une conférence de presse, le 6 février. Je revenais chez moi avec un membre de "Kaws el Karama", mon épouse, mon avocat et vice-président de la Ligue tunisienne des droits de l'Homme (LTDH). Trente policiers étaient placés autour de mon domicile, ont donné l'ordre que je rentre avec ma femme seulement. J'ai refusé, car j'ai le droit de recevoir mes amis. On a vu apparaître les hommes qui m'avaient agressé le 3 février, ils ont frappé des amis qui étaient descendus de chez moi. Nous avons réussi à nous barricader dans mon appartement. Avant que les communications ne soient coupées, nous avons pu téléphoner à des militants pour qu'ils nous rejoignent, à nos amis en Algérie, en Egypte, dans les pays arabes, à mon frère Taoufik en France, à des parlementaires européens de gauche. Sous la pression, ils ont levé le siège le lendemain matin.
- Quels groupes te soutiennent?
J. Zoghlami - Ils voulaient isoler la grève de la faim, ce n'est pas une réussite! La solidarité ne cesse de s'élargir, notamment dans les rangs syndicaux. Nous avons fait une réunion de solidarité lors de la venue d'une délégation de députés européens. Ont pris la parole ou ont envoyé des messages de soutien ma femme, militante féministe et syndicaliste, le Raid, l'avocate Radiha Nasraoui, la LTDH, les Femmes démocrates, le Conseil national pour les libertés (CNLT), un leader du mouvement étudiant, les chômeurs diplômés, une syndicaliste de la santé, un comité de solidarité marocain, le Parti ouvrier communiste tunisien, les Patriotes démocrates (maoïstes), le PUT, le MDS, le RSB... Mais aussi 20 associations palestiniennes, 101 personnalités égyptiennes emmenées par le cinéaste Youssef Chahine, des journalistes marocains, algériens, européens, Amnesty International, la FIDH, Robert Ménard de Reporters sans frontières et la députée Hélène Flautre...
- Comment analyses-tu ce regain de répression? On a l'impression que Ben Ali prend sa revanche après la grève de Taoufik Ben Brik...
J. Zoghlami - Après la grève de la faim de Taoufik, qui coïncidait avec un large mouvement de lycéens, Ben Ali a reculé un moment, mais n'a pas cédé. Il m'a fait sortir de prison, il a redonné les passeports à la plupart des opposants. Mais il n'y a eu aucun changement sur le plan politique. Durant l'été, les criminels du palais de Carthage ont mûri leur riposte, puis ont lancé cette vague de répression. Un jeune militant islamiste, après 100 jours de grève de la faim, a été condamné à 17 ans de prison. Le président du CNLT est en procès, tout comme le vice-président de la LTDH; un avocat membre du CNLT est en prison; les réunions du CNLT, du Raid, de la LTDH, des Femmes démocrates, sont interdites. Et le gouvernement n'a pas toléré le congrès de la LTDH, qui avait élu une direction opposée à sa politique. D'où le verdict d'un tribunal de Tunis, ce 12 février, de la dissoudre.
- Le journal que tu viens de créer est également interdit...
J. Zoghlami - Il s'agit d'un mensuel électronique, "Kaws el Karama" ("l'Arc de la dignité"), qui regroupe des syndicalistes radicaux, des féministes, des dirigeants de l'OCR, des Patriotes démocrates, des anarchistes. Nous l'avions annoncé lors d'une conférence de presse le 26 janvier (jour anniversaire de la grève générale de 1978). Au bout d'une heure la police a débarqué, saisi les sorties papier du journal. Mon agression est survenue six jours après le lancement de notre journal...
Le premier article, que j'avais écrit, est intitulé "Ben Ali, basta!". En une dizaine de points, j'y explique pourquoi ça suffit, à cause de sa politique répressive, sa politique économique, sociale, culturelle, sa politique envers les associations et l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), envers les femmes, les jeunes, sa politique aux ordres du FMI, des impérialismes, ses liens avec le régime sioniste. Ce qui les a énervés, surtout, c'est que je dise qu'une cinquantaine de personnes constitue le noyau du pouvoir de Ben Ali, se partageant les postes clés, les ministères, la police. Ce groupe, qui symbolise la répression et la corruption, est là pour appliquer les programmes d'ajustement structurel et se mettre au service des familles du Palais.
- Comment se déroule ta grève, quelles initiatives prends-tu, quelle solidarité attends-tu?
J. Zoghlami - Je rends visite à des groupes militants. Et nous organisons des journées "Basta". Mercredi c'est "la politique de Ben Ali envers les jeunes, basta!"; une réunion regroupera des dirigeants des mouvements lycéen et étudiant, de l'Union générale des étudiants. Jeudi sera consacré à des questions internationales, à la Palestine.
Samedi, ce sera "la répression envers les syndicalistes, basta!", dans les locaux de l'UGTT. J'appelle ici les syndicalistes français et européens, les dirigeants des mouvements sociaux, les défenseurs des droits de l'Homme à venir ce samedi pour défendre la liberté et la dignité en Tunisie, à me soutenir, à envoyer des messages de soutien. J'appelle toutes les forces maghrébines, arabes et internationales à nous envoyer des représentants, à nous soutenir dans notre lutte contre la politique criminelle et de paupérisation de Ben Ali. Basta Ben Ali!
Propos recueillis par Laure Favières
l. Le site doit être hébergé par RSF: .
Rouge 15/02/01

7 décembre 2000

TUNISIE - Arracher l'amnistie générale

Après 90 jours de grève de la faim, Abdellatif Bouhjila et Sofiane Benzarti, détenus à la prison de Tunis, ont cessé leur mouvement. Des dizaines de détenus sont en grève de la faim à la prison de Mehdia depuis un mois, dont Bouraoui Makhlouf, condamné à l'emprisonnement à perpétuité.
Abdellatif Bouhjila, détenu tunisien en grève de la faim depuis trois mois, était maintenu en vie artificiellement, et c'est inconscient qu'il a été amené sur une civière à son procès le 24 novembre. Alors que les avocats de la défense avaient quitté la salle en signe de protestation, le juge l'a pourtant condamné à 17 ans d'emprisonnement pour ce qui relève d'un délit d'opinion.
Depuis dix ans, les grèves de la faim dans les prisons tunisiennes n'ont pas cessé et sont violemment réprimées. Leur écho ne dépassait pas le mur de la prison, voire de la cellule. Les revendications, matérielles au départ (obtention d'un matelas, de soins, de visites, de courrier), se sont politisées. Des détenus ont lutté pour leur libération, notamment ceux condamnés à plusieurs reprises pour le même chef d'inculpation. Les revendications sont liées à celle d'une amnistie générale, qui fait l'unanimité du mouvement démocratique tunisien. Le mouvement de grèves de la faim des détenus, qui a été continu cette année et a rencontré un soutien local et international inédit, se heurte à l'intransigeance du pouvoir. En 1999, des centaines de prisonniers islamistes, pour la plupart militants de base de province ou en fin de peine, avaient été élargis. Aujourd'hui le pouvoir affiche sa volonté délibérée de laisser mourir les grévistes et refuse de libérer les centaines de cadres de la Nahdha, dont la direction condamnée en 1992 par les tribunaux militaires, ce qui supposerait aussi le retour des exilés et poserait d'emblée la question de l'alternative au pouvoir actuel, qui entend bien se reconduire. Pour justifier son cours ultrarépressif (mise hors la loi de la nouvelle et combative direction de la LTDH, procès annoncés contre les fondateurs du CNLT), le pouvoir agite l'épouvantail de nouveaux "périls": "El Ansar", dont le procès vient d'avoir lieu, ou encore "le complot de l'étranger", dont le procès relèverait d'une juridiction militaire (1).
La victoire de Tawfiq Chaïeb, qui avait arraché en août sa libération, a contribué à relancer le mouvement de grèves de la faim des détenus. Le contexte international a aussi contribué au blocage actuel. Ben Ali, face à la population et aux mouvements démocratique, syndical et carcéral solidaires de l'Intifada, écrase violemment toute velléité de mobilisation indépendante, se lance dans une surenchère anti-israélienne au sommet de Charm el-Cheikh, pour ne pas courir le risque de laisser la rue déferler, ce qui se retournerait immanquablement contre lui. C'est cela que paient aujourd'hui les détenus islamistes. Pour autant, et aussi parce qu'ils sont isolés du monde, ils continueront inexorablement leur combat pour la liberté. Le 10 décembre est en prison un temps fort de mobilisation.
Luiza Toscane
Se reporter au communiqué du CRLDHT "Liberté pour Lotfi Ferhat", octobre 2000.

Rouge 7 dec 00

30 juin 2000

"Rouge" a interrogé Habib Ben Dhao, membre du Comité de soutien aux luttes civiles et politiques en Tunisie, sur la situation du pays et l'état du mouvement social et démocratique.
Quelle est la situation en Tunisie?
Habib Ben Dhao - On assiste à une montée des mécontentements populaires et à un réveil du mouvement démocratique, illustré par le combat du CNLT, du Raid, du tissu associatif indépendant, et par la médiatisation du combat de Taoufik Ben Brik. La résistance civile a acquis quelques victoires, mais le combat ne fait que commencer. L'état des libertés politiques et individuelles est très loin de notre espérance ; on voit aussi les retombées sociales désastreuses de la politique économique ultralibérale du pouvoir. Mais malgré la faiblesse des mouvements de résistance, Ben Ali ne parvient plus à maîtriser la situation avec les seuls instruments de la répression.
Où en sont le mouvement démocratique, le mouvement social?
H. Ben Dhao - Depuis 2 ans, un mouvement démocratique audacieux, radical et indépendant du pouvoir, émerge. Mais il reste effrité et affaibli, à cause de la répression féroce du pouvoir, mais aussi de l'absence d'un projet social et d'un débouché politique. Le consolider nécessite l'élaboration d'un programme en commun contre le pouvoir policier, la politisation de la contestation, la convergence avec le mouvement populaire dans son ensemble.
D'autre part, un mouvement social radical, embryonnaire, est en train de naître. Une importante dissidence syndicale prône l'autonomie vis-à-vis du pouvoir. Le renforcement du Raid peut prendre une dimension stratégique dans un processus de recomposition du mouvement social. La mobilisation des lycéens peut emmener de nouvelles générations dans les combats sociaux. La constitution de deux organisations de chômeurs est aussi une donnée importante. Et un mouvement populaire spontané s'est manifesté à travers les émeutes du Sud tunisien.
Quant à la gauche radicale, elle est atomisée. Son avenir dépend du développement du mouvement social et démocratique dans son ensemble. Mais il existe un espace politique de construction, une vraie possibilité de recomposition de la gauche radicale. Cela nécessite que cette force soit en première ligne dans le processus d'unification du mouvement démocratique.
Quel bilan tires-tu de la campagne de solidarité?
H. Ben Dhao - Il y a un élargissement formidable de la solidarité internationale. Il ne s'agit plus seulement des associations internationales des droits de l'Homme, qui ont le courage de faire un travail d'information et de dénonciation dans des conditions difficiles, mais d'une participation très large qui touche les forces progressistes au Maghreb et en France. La médiatisation de "l'affaire" Ben Brik, la campagne de solidarité organisée par Attac dans toute la France avec Sadri Khiari, l'occupation du siège parisien du parti au pouvoir, le RCD, à l'initiative du Comité de soutien aux luttes civiles et politiques en Tunisie, et enfin le meeting du 13 juin, qui a réuni 350 personnes, ne peuvent que consolider cette solidarité. Nous sommes arrivés à constituer un réseau large et actif qui peut poursuivre le soutien et pérenniser la vigilance, en vue d'isoler et de discréditer Ben Ali, de déstabiliser ses soutiens dans le gouvernement français.
Propos recueillis par Barnabé Célin

Rouge 29/06/00